Là-bas, un paysan travaille à la terre. Il conduit d’un bout à l’autre d’un champ labouré, deux chevaux lents, attelés à une herse. Il marche auprès d’eux, à longs pas réguliers, et leur crie de temps à autre, d’une voix calme, un hue dia qui s’éteint sans écho dans l’espace. Et l’on entend des chants de coqs, qui viennent du lointain paisible, d’un vieux village, si vieux qu’il a pris la couleur de la terre.
De leur pas cadencé ils se remettent en marche; et bientôt apparaît le coron que cachait une ondulation du sol: Village artificiel, sans âme, sans passé, et qui peut-être, n’a comme nom, qu’un chiffre.
Dans une des longues rues parallèles, uniformes et désertes, ils s’avancent et leurs pas crissent sur le mâchefer. Soudain, la femme, dit: c’est ici. Alors, ils pénètrent avec la civière, dans la petite demeure. Sur deux chaises, ils placent le cercueil, après quoi ils se découvrent gauchement. Puis ils s’en vont en se hâtant, comme des gens qui ont encore de la besogne.
Un long temps, elle demeure assise, inerte, auprès du cercueil. Puis, très lasse, se lève et prend un à un, les effets posés sur une chaise, vêtements de rechange que les trois hommes devaient revêtir après s’être débarrassés de leurs loques de fond humides de sueur, maculées de houille et de boue. Elle replie tout cela lentement, soigneusement, et de gros sanglots l’étouffent.
Trois paires de sabots sont rangées près du poêle; elle les pousse sous le lit, aussi loin qu’elle le peut... Ensuite, elle prend la lettre qui se trouve sur la table. Longuement, des larmes plein les yeux, elle relit l’adresse, elle relit le nom de son fils aîné. Mais elle ne déchire point l’enveloppe qui tremble dans sa main et dans un tiroir, elle la glisse.
Maintenant, elle va faire à cette chambre une toilette mortuaire. Sur le carrelage, qu’elle veut laver, elle répand l’eau du baquet, dans lequel, ils eussent décrassé leurs torses et leurs faces noircies. Mais elle défaille, ses mains se crispent sur sa poitrine. Depuis deux jours, elle n’a pris aucune nourriture. Et la faim, celle dont la torture fait hurler les bêtes, la pousse à se saisir avidement d’un morceau de pain demeuré sur la table. Elle le dévore avec une voracité inconsciente. Après quoi, elle reprend sa tâche funèbre.
Le carrelage étant devenu net, elle le saupoudre de sable fin. Puis, elle change les rideaux de la fenêtre et ferme le contrevent. Elle accroche aussi le volet de la petite porte vitrée qu’elle laisse entr’ouverte. Alors, dans la demi obscurité, elle continue d’aller et venir, finissant de rendre décente et propre, la petite chambre qu’habite le mort.
Ici, c’est le devoir qui, malgré sa lassitude, la fait encore agir. Car elle n’aurait ni la force, ni le courage de pénétrer dans la pièce voisine, là où couchaient ses deux fils, dans cette chambre dont les lits encore ouverts, gardent l’empreinte de leurs corps.....