Après cela reparaissent encore devant ses yeux, les visages de ses fils, nettement, comme s’ils étaient près d’elle. Et voici qu’elle se reprend à espérer. Peut-être n’ont-ils pas été tués. Son pauvre homme, hélas, lui, il est là; elle l’a reconnu à des lambeaux d’étoffe, à ses souliers, dont l’un est rapiécé. Mais eux, peut-être les remontera-t-on vivants au jour. Elle voudrait retourner là-bas, à la fosse. Pourtant elle pense que ce serait mal d’abandonner le mort.

Alors, dans la nuit de cette chambre empestée par le liquide épandu sur le sol, elle s’endort, elle s’évanouit dans un sommeil pesant, sa respiration oppressée par la lourde atmosphère où déjà se traînent des relents affreux. Et sur le suaire, la bougie jette un rayonnement assoupi qui déplace mollement des ombres.....

Des heures lourdes ont passé, et la petite lueur chaude qui veillait, s’est éteinte après un dernier vacillement. Une sérénité lugubre plane sur le mort et la veuve endormie. Il n’y a que la vie des choses qui se perpétue, mystérieuse, dans le silence et l’obscurité de la chambre. Le bois neuf du cercueil a craqué; une feuille morte, poussée par le vent, a grincé sous la porte; dans la cheminée, de la suie s’est détachée et a fait, en tombant, un bruit grêle sur la tôle du foyer.

Mais tout à coup, voici que du dehors, parvient un roulement sourd et des trots de chevaux. Et cela s’arrête devant la petite maison. Un bruit de pas, de sabres traînant sur la chaussée; et la porte s’ouvre toute grande. Dans le carré de clarté, apparaissent des uniformes encadrant un personnage ganté et cravaté de noir, lequel entre et gravement se découvre.

Un officier de l’escorte ayant aperçu la veuve endormie, s’approche d’elle et lui frappant sur l’épaule:—Levez-vous; c’est Monsieur le Ministre.

Elle se dresse, ahurie, tenant dans la main un coin de son tablier.

Aussitôt, le personnage grave commence sur un ton solennel:—«Madame, au nom de la France, au nom du Gouvernement de la République, je viens saluer la dépouille de ce soldat du travail mort au champ d’honneur! Moi-même surmontant l’émotion qui m’étreint.....

Et longuement, s’exhale la douleur officielle.

Dans sa stupéfaction, la malheureuse ne comprend rien; elle n’entend qu’un ronron monotone d’où s’échappent parfois des mots plus sonores: héros obscur... victime des forces élémentaires...