Soudain, deux heures tintent à la petite église du coron. Les deux coups sonores de l’airain passent, emportés au loin par le vent.

Deux heures! Et la voici qui songe, se souvenant que c’est l’heure à laquelle les trois hommes revenaient de la fosse. Elle revoit la table mise, les quatre couverts préparés sur la toile cirée, le grand pot de grès plein jusqu’aux bords de bière qu’elle s’en fut quérir à l’estaminet. Elle les revoit entrant, souillés, mâchurés de houille, avec un masque de suie collé sur la face. Aussitôt ils faisaient leur toilette devant le cuvier, se décrassaient mutuellement le torse et les épaules. Puis ils s’attablaient, lourdement, las, les doigts encore tremblants d’avoir serré le manche de la rivelaine et de s’être agrippés à des blocs de houille pour les basculer. Ils avalaient la soupe goulûment, appuyés à la table, à cause de leurs reins rompus. Et sans causer, ils regardaient devant eux, les yeux fiévreux, encore cernés par la poussière de houille. De temps à autre, l’un d’eux se détournait et, avec une sorte de râle, crachait sur le carrelage un jet de salive noire.

A la fin du repas, dans le bien-être de ce travail chaud que font les aliments dans l’estomac, ils commençaient à parler un peu. Ils causaient de choses qui furent toujours mystérieuses pour elle: du fond, de l’abattage, d’un glissement de la veine...

Quand ils avaient allumé leurs pipes, son aîné allait au carin soigner ses coqs et le père s’endormait au coin du poêle, tandis que son second fils lisait la feuille socialiste.

Quelquefois aussi, il arrivait que le repas n’était point encore prêt quand ils rentraient de la fosse, et cela parce qu’elle s’était attardée à bavarder chez des voisines. Alors, le père avait une grande colère, et ces jours-là il buvait presqu’à lui seul toute la bière du grand pot de grès.

Et voici, en cet instant où ils lui apparaissent encore si vivants, que de nouveau la sensation de solitude infinie la pénètre, lui donnant un vestige où disparaît tout espoir de revoir ses fils: Seule! la maison est vide!... les trois hommes sont morts!...

Tout à coup elle se lève, s’approche du cercueil. Elle veut revoir le cadavre de son mari. Elle écarte le linceul. Alors, devant cette chose affreuse, devant cette forme noire, tordue, fantastique comme une ombre projetée, elle joint les mains et avec un air de pitié et de désolation, secoue doucement la tête. Et des larmes silencieuses, jaillies à la cornée de ses yeux, glissent lentement sur ses joues creuses.

Un dernier regard; elle va replacer le suaire. Mais voici qu’elle aperçoit une chose qui luit à la main crispée au fond du cercueil. Sans répulsion, elle saisit le poignet, soulève le membre raidi et se penche. Ce qui brille est un anneau d’argent, une alliance enfoncée dans la chair grésillée.

Alors, elle pousse un cri d’horreur, et lâchant la main du mort, elle reste droite, la face rigide et blême.

Le vent hulule sous la porte, une larme de cire tombe de la bougie. Dans le silence lugubre, le cercueil fait de nouveau entendre un long et sinistre craquement.