— Il l’était vraiment pour vous. La ruse est l’arme des faibles : l’Annamite est faible et méfiant. Ses mandarins l’écrasaient ; les conquérants n’ont pas réussi encore à le convaincre de sa délivrance, parce qu’il s’est trouvé chez les conquérants des hommes comme Pietro qui ont remis en vigueur les procédés d’administration des mandarins. Il continue à ruser, mal guéri de sa méfiance séculaire ; il refuse de livrer son âme, que masquent son visage impassible devant le cadeau comme devant l’outrage, ses yeux bridés. Derrière le masque, il souffre et se réjouit suivant l’heure, comme un animal raisonnable, comme nous. Efforcez-vous de l’apprivoiser, soyez immuablement bon et juste, et son âme enfantine s’ouvrira, vous livrera ses prétendus secrets. Vous découvrirez ce que j’ai découvert, que l’Annamite est un enfant timide et bon, un peu craintif, mais qui ne demande qu’à se laisser apprivoiser. Vous serez le père de cet enfant.
— Ou son Aïeul !
— Ou son Aïeul, dit le lieutenant en riant. Allons déjeuner : la revue m’a creusé terriblement.
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Bèp-Thoï dispose sans bruit sur la nappe raide la tasse de café, la pipe, le pot à tabac où sont taillés dans le bambou des mendiants grimaçants et des bonzes difformes. Hiên le Maboul s’est agenouillé près de l’Aïeul, a posé sa tête sur le genou du maître et parle d’une voix étouffée et rauque :
— Tu as trop tardé ! tu as trop tardé !… La folie est rentrée en moi. Je me suis débattu, j’ai lutté avec désespoir, mais tu n’étais plus là pour me garder et m’encourager, et je t’ai cherché en vain… La folie est rentrée dans mon âme que la terreur habitait, dans mon corps déchiré par les coups de bâton : je suis fou !…
— Calme-toi ! dit l’Aïeul. Ta tête est encore faible et la frayeur l’a troublée. L’adjudant va s’en aller et, dans quelques jours, tu seras aussi gai, aussi tranquille, aussi peu tourmenté qu’avant mon départ.
— Oui ! Aïeul vénérable, je guérirai, je veux guérir ! Déjà tes paroles me font du bien. Mais ce n’est point la peur seule qui me rend fou…
— Dis-moi toute ta peine, petit frère.
— Je n’ose…