— Qu’est-ce que tu crains ? ne suis-je pas ton Aïeul ?

— Maître, maître, Maÿ m’a volé mon cœur et joue avec, comme le chat joue avec le moineau ! Et je souffre parce que je l’aime, et, chaque jour, je perds davantage la tête. Je suis jaloux !… Loin de Maÿ, je suis inquiet, je redoute des choses hideuses ; et je cours vers elle. Près de Maÿ, je ne suis pas heureux : elle répond à mes questions par des railleries, par des allusions à ma pauvreté, à ma sottise incurable ; mes paroles d’amour provoquent son rire méchant ; mes menaces lui font hausser les épaules… Alors des soupçons me viennent, que je ne puis dire, même à toi, vénérable Aïeul, et, pour en finir avec la torture, je suis tenté de tuer le bourreau.

— Voilà qui est plus grave !… Encore faudrait-il, avant de méditer des mesures aussi radicales, qu’un indice quelconque fût venu te dénoncer la trahison. As-tu surpris quelque chose ?

— Non !… je ne sais pas… je soupçonne…

— C’est parfait : tu es un imbécile !… Ta pauvre cervelle est peuplée de fantômes grotesques et de monstres ridicules, qu’elle a créés de toutes pièces et devant qui tu trembles. Tu es un imbécile !

— C’est vrai, vénérable Aïeul, appuie Bèp-Thoï, déposant sur la table une boîte de cigares. Je ne suis pas instruit comme toi, mais je suis vieux et la vie m’a enseigné des tas de choses qu’elle cache aux jeunes hommes. Tout à l’heure, en étrillant ton cheval, j’ai dit à Hiên qu’il était un imbécile de se mettre en tête de pareilles bourdes. Il m’a regardé de travers et j’ai bien vu qu’il était irrité contre moi : les jeunes gens d’aujourd’hui ne savent plus écouter patiemment les discours utiles des anciens.

— Pourquoi n’as-tu pas écouté les sages paroles de Bèp-Thoï ? continue l’Aïeul. Il a dit vrai : tout le mal vient de ton imagination. Ne te figure pas, du reste, que tu es seul à souffrir de ce mal : tous les hommes que le désir d’une femme affole sont, comme toi, torturés de soupçons insensés et de visions idiotes. Mais le remède est aisé à trouver, et, dans le cas présent, nous ne tarderons guère à l’appliquer : c’est le mariage. Dans un mois, ce sera une affaire réglée ; dans un mois, le fol amoureux se transformera subitement en un mari épanoui et satisfait, soucieux uniquement, en rentrant au logis, de ne point sentir l’odeur du riz brûlé qui empeste fâcheusement la case, un mari comme tous les maris, sûr de lui-même et d’autrui… Lève-toi, Hiên ; jure-moi que tu surveilleras ton imagination, que tu n’écouteras plus ses calembredaines, que tu ne seras plus jaloux enfin, ni fou.

— J’essaierai, vénérable Aïeul, j’essaierai.

— Tâche de ne pas oublier ta promesse… Quelle heure est-il, Bèp-Thoï ?

Le vieux tirailleur considère attentivement le cadran d’une formidable montre de nickel, extirpée de sa ceinture :