— Il est entre deux et trois heures, déclare-t-il, après mûr examen de l’unique aiguille noire qui a survécu par miracle, malgré les longues années de service de l’instrument.

Cette approximation paraît insuffisante à l’Aïeul qui allonge le bras vers le dolman accroché au dossier d’une chaise :

— Il est trois heures moins le quart. Impossible de faire la sieste maintenant. Allons voir la fête.

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* *

Au bord de la plage, où grouillent les turbans noirs, les mouchoirs roses, les crânes tondus et couronnés de tresses huileuses, les voix suraiguës des enfants en liesse couvrent le chant de l’écume et des galets. Un mât horizontal, lisse et bien savonné, que des cordes amarrent aux planches de l’appontement, s’allonge au-dessus de l’eau profonde. Un adolescent nu et râblé s’avance à pas hésitants sur la poutre branlante et glissante, les bras en croix et les yeux dirigés vers le drapeau dont la hampe est plantée dans un anneau de fer, au bout du mât. Il s’efforce de ne point voir l’eau tourbillonnante qui fuit sous ses pieds, mais elle attire invinciblement son regard, le fascine, une seconde, et, pendant qu’il s’évertue à garder son équilibre, balançant les paumes et creusant les reins, la clameur de la foule pronostique déjà sa chute inévitable. Il chancelle, tombe avec un juron, et la vague se referme sur lui. Il émerge, crachant l’eau salée par le nez et la bouche, vomissant des injures indistinctes en réponse aux huées de la populace. Un autre adolescent s’achemine gauchement vers le drapeau qui flotte, ironique.

Des nageurs s’époumonnent à poursuivre d’insaisissables canards, qui tantôt plongent, montrant le duvet argenté de leur ventre, tantôt filent au ras des vagues, battant des ailes et ramant des pattes. Des nacelles de rotin tressé et calfaté se rangent en ligne ; la pagaye aux mains, penché en avant, l’unique rameur guette les gestes du fonctionnaire français qui lève son mouchoir. Le mouchoir s’abaisse : les palettes des pagayes trouent l’eau et les petites barques s’éloignent, à bonds furieux, vers la bouée tricolore qui marque le but. Plus d’un concurrent maladroit paye d’un plongeon inattendu quelque embardée trop hardie.

L’Aïeul, assis sur une roche que rembourrent des algues sèches, considère en fumant sa pipe les ébats des jouteurs, et les cimiers scintillants des salaccos formant derrière lui une haie compacte. Il songe que les affiches municipales de France promettent pour le 14 juillet des réjouissances absolument analogues, et l’enthousiasme des indigènes lui remet en mémoire la joie bon enfant du populaire français. Les accordéons des bals publics, les orgues des chevaux de bois nasillent à ses oreilles qui se souviennent. Mais son âme claire et bien portante ne ressent aucune souffrance, à ce rappel de la patrie absente. La Cochinchine, terre d’exil, lui paraît infiniment préférable à la « douce » France. Il revoit, sous un ciel gris et maussade, des rues étroites, pavées de cailloux inégaux et noirs, bordées de hautes façades mélancoliques, des trottoirs suintants où déambulent des gens hideux, bouffis, mal bâtis, des gens dont les yeux crient l’envie et l’ennui ; et il se réjouit du peuple gai et bariolé, criant sous le ciel lumineux.

Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, las d’être heurtés et bousculés par la populace remuante et braillarde, ont pris place sur la banquette d’un restaurateur. Ils ont nettoyé plusieurs soucoupes de vermicelle au gingembre, vidé un nombre incalculable de tasses de thé et bu plusieurs petits verres de choum-choum. Le jeune tirailleur boit sans entrain, cherche à s’étourdir, à se persuader qu’il lui sera facile de tenir ses promesses de sagesse ; l’ancien, que des mois passés dans la brousse et la chaleur de l’après-midi ont altéré, tarit son verre sans y penser et, l’alcool aidant, devient merveilleusement prolixe et abonde en réminiscences. Ce « Quatorze juillet » lui rappelle beaucoup d’autres fêtes pareilles auxquelles il lui fut donné d’assister :

— Moi qui te parle, j’ai vu des choses que tu ne soupçonnes même pas, que tu ne verras jamais. En 1900, moi et quelques autres vieux à médailles, montions la garde au Champ-de-Mars, à l’Exposition, à Paris, en France. La consigne était d’empêcher de fumer. Il arrivait de gros hommes en noir qui fumaient des cigares. Jamais je n’osais parler à ces beaux messieurs, qui ressemblaient à des mandarins ; mais, plus loin, ils rencontraient de hauts tirailleurs nègres qui n’avaient pas peur comme moi. Ces grands diables attrapaient les cigares, les jetaient par terre et marchaient dessus… Tout ça, c’est des souvenirs comme peu de gens en ont : tu comprends, après cela, que des pitreries comme celle-ci me laissent froid. J’ai vu mieux… Hein, qu’en dis-tu ?… Tu ne m’écoutes pas, mon garçon ?

Mécontent, le vieux grognard réclame du débitant une nouvelle rasade. La tasse aux doigts, il grogne interminablement :