— J’avais raison tout à l’heure de dire à l’Aïeul que la jeunesse d’aujourd’hui méprisait les avis des hommes mûrs. Elle ne sait même point marquer de l’intérêt aux souvenirs merveilleux dont les aînés peuvent régaler ses oreilles. Pendant que je cause, que je me dessèche la langue, ce polichinelle me tourne presque le dos et s’intéresse aux ébats de quelques hurluberlus qui se donnent du mal pour faire du bruit. Que diable peut-il apercevoir de si absorbant ? Des gamins qui tombent dans l’eau en beuglant, des sampans qui culbutent : en voilà assez pour faire rouler à ce grand niais des prunelles ahuries et inquiètes… Tiens, voilà Maÿ. Mâtin ! la magnifique tunique noire et qui commence à se tendre agréablement sur le devant !… Le derrière n’est pas mal non plus : ça gonfle et ça remue !… Allons ! un coup de reins et une œillade pour l’Aïeul !… Il ne te voit pas, ma fille, et j’ose dire qu’il s’en fiche. Un sourire au beau jeune homme couleur kaki, en smoking à revers !… Il rend à la main, celui-là… Ouvre l’œil, Hiên !… Il l’ouvre, le gaillard, et de manière inquiétante… Eh ! petit frère, tu as l’air de souffrir ! Ça ne va pas ?

Hiên le Maboul ne dit mot. La brise qui souffle de l’estuaire et lui apporte les relents de corylopsis envolés du mouchoir de Maÿ balaye jusqu’au souvenir de ses promesses. La tête lui fait mal, et le cœur. Devant ses yeux égarés, tout flageole, se brouille et s’efface ; à ses oreilles, la rumeur populaire ne parvient plus. La jalousie l’étreint ; il souffre en silence.

— L’alcool ne te vaut rien, proclame Bèp-Thoï ; te voilà gris dès le second verre !

XIX

Les travaux reprirent… De nouveau, les chansons et les marteaux des charpentiers sonnèrent sous les hangars étayés. La fourmilière des bûcherons s’égrena sur la route qui s’enfonçait dans la forêt noircissante. Les couvreurs découpèrent au-dessus des toits leurs silhouettes de singes babillards et brandissant des gerbes de paille. De nouveau, les bois durs gémirent sous la dent des scies, sous le tranchant des haches, ouvrirent avec des cris de colère leurs muscles compacts aux tarières brutales. Les manœuvres pataugèrent bruyamment dans la fosse à torchis, imitant le dandinement grotesque des buffles enlizés et répondant par des rires aux allocutions joyeuses que leur adressait leur chef d’équipe. Des groupes de spectateurs badauds et bavards s’accroupirent en files sur les talus du chemin.

Sous l’effort des wagonnets chargés, les rails retrouvèrent leur brillant d’acier neuf, étincelèrent entre les épis jaunes. Le marécage recula encore, envahi par le sable écroulé des bennes.

La joie affermissait les bras et les épaules lasses, rafraîchissait les poitrines ruisselantes de sueur, et, malgré le dur soleil embrasant les rizières, manœuvres, terrassiers, menuisiers, charpentiers, maçons, bûcherons, couvreurs conservaient assez de souffle pour enchanter leur tâche d’un refrain ou d’un éclat de rire.

Seul, Hiên ne retrouvait point son entrain de jadis. L’idée fixe, établie dans son cerveau, n’accordait plus au misérable amoureux une minute de relâche ; elle creusait ses joues flasques, enfonçait ses yeux sombres sous les arcades osseuses, secouait comme d’un frisson de fièvre ses mains noires où bleuissaient les veines saillantes. La tête basse, raidissant ses bras derrière la tôle oscillante, il n’écoutait point les harangues véhémentes de Nho.

— Pourquoi fais-tu cette figure d’enterrement ? Que te manque-t-il encore pour être heureux ? L’Aïeul est revenu et nous a déclaré qu’il ne s’en irait plus désormais ; l’adjudant Pietro nous a quittés sans espoir de retour ; les travaux ont repris. Nous sommes tous gais comme des pinsons ; toi seul es triste. Qu’as-tu enfin ? Es-tu malade ?

— Je ne suis pas malade, disait Hiên entre ses dents.