— Tu en as tout l’air pourtant. Tu maigris, tu as une mine de papier mâché et de drôles d’yeux : ils ont toujours l’air d’apercevoir quelque chose que nous autres ne voyons pas. Avec qui causes-tu tout bas ? Est-ce avec les esprits ?
— Peut-être !
— Va-t’en chez Thi-Teu la guérisseuse : elle te délivrera des mauvais esprits.
— Laisse-moi ! laisse-moi !
— Il y a des gens qui passent leur temps à se rendre malheureux eux-mêmes, grognait l’autre, mécontent. Débarrassés d’un souci, les voilà qui se forgent d’autres raisons de se ronger le cœur ?… Diable de Maboul !
Tandis que ses camarades raclaient à grands coups la benne retentissante, l’halluciné s’accroupissait sur les talons, la tête enfouie dans les mains, écoutait le rire pointu de Maÿ tinter à ses oreilles. Et les minces lèvres rouges, saignant dans le petit visage pâle qui se dessinait devant les yeux clos du fou, s’entr’ouvraient pour des révélations horribles :
— Regarde-moi, Hiên ! Pendant que tu t’échinais à pousser ton wagon, le jeune homme à casque plat est venu rôder près de la palissade. Il m’a fait un signe ; je l’ai suivi jusqu’à la maison rose que recouvrent les bancouliers. J’ai fait tomber ma veste courte, dénoué ma ceinture de soie verte, et ses mains ont pétri mon corps brun et ferme, mes seins frémissants. Il m’a donné des piastres neuves. Entends-les sonner, individu idiot !…
— Viens ici, Hiên ! cria l’Aïeul, un jour que le tirailleur rêvait ainsi sur le remblai. Je vais t’apprendre une nouvelle qui te ravira certainement. Le colonel t’octroie une permission de huit jours, sur ma demande : tu as besoin de changer d’air et de changer d’idées. Va dans ton village, parle avec la mer et la forêt ; écoute-les : elles savent les paroles qui guérissent les cœurs malades, elles auront pitié de toi qu’elles ont vu naître et grandir, qui connais leur langage. Tu guériras. Va, petit frère !…
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