La forêt compatissante ouvrit à l’enfant retrouvé ses clairières. Au flanc des bambous noircis que le coupe-coupe avait tranchés, des pousses nouvelles avaient jailli, vivaces et touffues. Les jeunes roseaux que Phâm-vân-Hiên avait vu sourdre du gazon se hérissaient d’épines tendres ; l’herbe drue avait submergé la pierre plate dont il faisait jadis son oreiller. Aux troncs des banyans, des lianes étaient mortes, lasses de l’attente ; d’autres avaient tapissé l’écorce de leurs feuilles vernies, de leurs fleurs étoilées. Des plaies fraîches saignaient sur les fûts pâles des gommiers.

Mais la forêt se souvenait : ses mille voix chuchotaient les refrains d’autrefois sur le même ton. Hiên reconnut le rire éperdu de la cascade raillant les roches éplorées dans leurs cheveux de mousse, le babil mystérieux des roseaux rapprochant leurs têtes nuageuses, le ronflement des crapauds-buffles hissés sur les racines boueuses des palétuviers, l’appel rythmé des huppes, l’hymne rageur des coqs, la plainte douce des tourterelles, le gémissement des singes batailleurs.

— Je n’ai point changé, semblait dire la forêt, reste avec moi, âme inquiète, reste avec moi… Baigne dans mes ruisseaux tes pieds que les cailloux du chemin ont ensanglantés ; allonge sur mon herbe molle ton corps brisé de fatigue. Ma rosée rafraîchira ton front que la fièvre brûle ; l’émeraude de mes aubes, l’or de mes midis, la pourpre de mes crépuscules chasseront de tes prunelles extasiées les visions malsaines ; j’emplirai tes oreilles de mon chant innombrable… Reste avec moi, pauvre âme affligée. Redeviens mon enfant sauvage et instinctif, primitif et inconscient. La sagesse est dans la contemplation de la nature. Regarde-moi, écoute-moi vivre. Entends-tu ? une loutre a bondi hors des roseaux, troué l’eau noire de la mare, qui se plisse de courtes vagues. Reconnais-tu le cri saccadé du gecko, dont les griffes égratignent la branche du teck ? Entre les buissons froissés un sanglier fuit, le groin levé, flairant la brise qui lui apporta l’inquiétude. Un craquement d’os : un chat-tigre plante ses incisives acérées dans l’échine frissonnante d’un rat musqué. Le tigre, roi des marais, erre dans la brousse qu’épouvante son aboiement enroué. Écoute-moi vivre, reste avec moi !…

Ainsi parlait la forêt maternelle. Toute la journée, Hiên l’écoutait, assis dans la clairière où, tout enfant et adolescent, il tailladait les bambous. Au crépuscule, blotti parmi les algues, il entendait la voix grondante de la mer qui l’invitait de même à la sagesse :

— Vois mes amants, les pêcheurs. Apprends d’eux à vivre sans autre amour au cœur que l’amour de mon visage éternellement changeant, éternellement pareil. Installés autour de la voile qu’ils ont déroulée sur le sable de la plage, ils tordent les cordages de rotin que mes vagues ont rompus d’un coup d’épaule, remplacent par un bambou neuf la vergue que mes tarets ont rongée. Écoute-les rire, ces gens heureux, dont la civilisation n’a point déformé le cerveau et compliqué la pensée. Après la rude journée de pêche, ils dormiront sur le varech parfumé et mon hymne inlassable bercera leur sommeil sans rêves. Viens à moi, pauvre être qui as voulu connaître la vie et qui as souffert par elle, viens à moi : je te donnerai la paix profonde que je dispense à mes amoureux, la paix profonde que recèlent les flancs transparents de mes houles, la paix profonde dont jouissent éternellement les noyés, allongés sur le fin gravier de mes abîmes…

La nuit descendait sur les vagues frangées d’écume crépitante, chassant Hiên le Maboul de la plage où tout à l’heure viendraient s’ébattre les bêtes féroces. Il suivait à longues enjambées les ruelles bordées de bambous où séchaient les filets. Derrière les jarres de grès brun que remplissait la saumure, les enfants et les jeunes filles le regardaient, les uns moqueurs et ricaneurs, les autres pitoyables à la peine devinée sur le visage osseux. Dans la hutte minable que secouait le vent, il s’accroupissait sur le lit de camp, où prenaient place le père et la mère, ridés, ratatinés et bavards.

— Te voilà mis comme un mendiant ! grognait le père. La boue a souillé ton pantalon et tes jambières, les ronces ont lacéré ton turban… Tu n’as guère changé !

Et les mains noires du vieux tremblaient sur les baguettes, nettoyant activement la soucoupe de riz.

Des notables entraient, buvaient une tasse de thé, considéraient le tirailleur.

— Il a grandi et s’est élargi, constataient-ils, mais il n’est pas devenu plus gai. Il semble qu’un chagrin le travaille.