— Laissez donc ! disait la mère, petite vieille criarde ; il a toujours ses yeux de toqué, voilà tout.

Les notables hochaient la tête.

— La ville ne te vaut rien, disait le maître d’école. Tu es un enfant de la brousse : hâte-toi de revenir vers la brousse. Ne laisse point les femmes de la ville te voler ton cœur. Il y a des années, mon fils est parti comme toi et je ne l’ai jamais revu. Des sampaniers m’ont dit qu’une fille lui avait jeté un sort, qu’il s’était enfui avec elle. Le maître d’école de Baria l’a vu, creusant un fossé, dans une rue de Saïgon, sous le rotin des miliciens et des gardes-chiourme. Il est mort, peut-être, maintenant… Prends garde, toi aussi ; méfie-toi des sortilèges. Veille sur ton cœur !

Tous partaient enfin. Hiên le Maboul restait seul sur le lit de camp, la nuque appuyée à l’étroit oreiller de paille. La forêt proche et la mer proche lui parlaient avec le vent qui faisait danser les images saintes sur les panneaux de papier rouge. L’oubli venait à lui avec l’air froid, qui soufflait entre les planches disjointes : il se crut guéri et fort.

— Je reviendrai vers vous, promettait-il au ressac, aux ramures bruissantes, aux chouettes hululantes. Dans quelques mois, je serai libre, et, durant ces quelques mois, votre souvenir et l’Aïeul me sauveront de la folie. Vous me reverrez joyeux et le cœur en paix. Je serai le bûcheron qui erre au petit jour dans les sentiers brumeux, qui aspire de ses poumons rajeunis le parfum des feuilles humides. Je serai le pêcheur campé sur le rouf des jonques décorées d’yeux sanglants, le pilote qui pèse sur le cordage de rotin tressé et manie du talon la barre du gouvernail taillé en forme de lyre. Je serai votre enfant à toutes deux, votre enfant insouciant et ignorant des choses humaines…

Il rejetait la couverture crasseuse, se dressait sur la natte où couraient les cancrelats affairés et cuirassés d’acier bruni, décrochait la hachette à tranchant étroit et rouillé, frottait de la paume la poignée poussiéreuse. Il tirait d’un coffre en bois de camphrier ses vieilles hardes déchirées et rapiécées qui fleuraient le bétel et la bruyère. La vase des palétuviers étoilait l’étoffe rougeâtre de larges taches noires ; les algues sèches la verdissaient ; la sève des gommiers lustrait les manches que les palmiers d’eau avaient griffées. Au fond de la caisse, dormait le vieux chapeau conique en feuilles de latanier, délavé par la rosée et les pluies, crevé par les branches basses.

Mais tandis que Hiên le Maboul, incliné vers le coffre en bois de camphrier, remuait les reliques et les senteurs de son passé et se persuadait de sa guérison, le souvenir de Maÿ revint à lui : Hiên lâcha le couvercle, qui se referma sur les guenilles affaissées et mortes, et serra les poings. Il vit la fillette, nue et rieuse, étendue, la hanche en l’air, à côté de l’ennemi… La vision s’envolait aussitôt, brève comme un éclair et, comme un éclair, aveuglante. Mais, dans le cerveau du malheureux, dans ses tempes, dans ses oreilles, le sang bourdonna. Il connut qu’il n’était point guéri et s’abattit sur sa natte en geignant. Vainement l’appelèrent le vent, la houle, les arbres désespérés.

A l’aube, il retourna vers la ville.

XX

— Guéris-moi, vieille mère ! gémit Hiên le Maboul.