Hiên s’accroupit dans l’ombre du banyan, écouta le chant douloureux et monotone des cordes, note grêle dans le formidable lamento qui montait du chœur unanime. A cette heure, son éducation d’homme pareil aux autres hommes était achevée, puisqu’il percevait maintenant le sanglot infini de l’humanité, comme il avait perçu, enfant sauvage, la voix de la forêt, du vent et de la mer.

Il savait la vie maintenant, et savait ce qu’elle valait. Il eut envie de mourir, de dormir sans rêves et toujours. A quoi bon vivre ? Retrouverait-il jamais l’inconscience et la sérénité perdues ? N’était-il pas définitivement une bête pensante et torturée et hurlante ?… A quoi bon vivre ?…

Les hibiscus frissonnants parlaient d’espoir immuable, de jours meilleurs…

XXI

Thi-Sao ferma son ombrelle de soie grenat, que noyaient les plis de la dentelle noire, et grimpa sur un tas de cailloux abandonnant la route à la cohue minable et bigarrée des tirailleurs qui se rendaient aux chantiers. Les figures bronzées, bouffies encore par la sieste, s’épanouirent, des rires coururent, des yeux clignèrent vers le visage barbouillé de poudre de riz jusqu’à la ligne jaune du cou, vers les sourcils allongés à l’encre de Chine, vers les joues adroitement peintes au vermillon.

— Ma bonne tante, interrogea un loustic, est-ce pour me proposer une femme que tu trottes par les chemins aux heures chaudes ?

— Tu t’es mal regardé, s’empressait de répliquer à tue-tête un camarade ; ce n’est pas pour un petit client comme toi qu’on se mettrait en campagne en grande tenue, toutes bagues aux doigts, bracelets jusqu’aux coudes, triple tunique !

— Fais demi-tour, très honorable courtière ! conseillait Phuc. Il n’y a pas, dans cette direction, de gibier à rabattre. Nos épouses sont trop laides pour charmer les beaux messieurs que tu approvisionnes… Tu pourrais, cependant, t’adresser à la mienne, celle qui demeure dans la troisième case et qui ressemble à un petit crapaud…

La colonne entière salua d’un rire inextinguible cette réclame inattendue, faite par le mari facétieux, et s’éloigna sous l’œil méprisant de la dame maquillée.

Thi-Sao exerçait la profession lucrative d’entremetteuse. Comme tant d’autres congaï, elle avait eu quelques heures de vie honnête. Fille de sampaniers, elle avait épousé à quinze ans un rustre quelconque, lequel avait eu, à ses yeux, le tort grave de n’apporter en ménage que ses dix doigts de laboureur robuste. Thi-Sao, après quelques mois de sagesse, avait planté là, un beau soir, l’époux infortuné de qui la pauvreté lui répugnait.