Pendant vingt ans, elle avait roulé sous les moustiquaires des fonctionnaires français, quittant les villas à vérandas roses des administrateurs pour les taudis saïgonnais où s’attardaient les épaulettes jaunes des simples fantassins. L’âge venant, il lui avait paru fructueux et agréable de mettre au service d’autrui son expérience personnelle. Elle occupait ses journées à faire et à défaire des unions libres, selon l’humeur de ses clients, représentant à telle « petite épouse » de gendarme l’insuffisance évidente des douze piastres allouées mensuellement par ce dignitaire peu rétribué, démontrant à telle autre, veuve provisoire, les avantages mirobolants d’un mariage avec certain commis des douanes, dénichant pour tel gâteux prématuré des adolescentes expertes. A nouer ou dénouer, non sans art ni discrétion, ces délicates intrigues, elle avait eu avec la police quelques fâcheux démêlés, mais avait amassé un capital solide dont elle tirait un revenu respectable. En dépit des atteintes indéniables des années, elle n’avait point perdu toute jeunesse de cœur : elle avait ses faiblesses et subventionnait, disait la chronique, un jeune et blond gaillard, commissaire des Messageries Fluviales. Telle était Thi-Sao.

Aux injures plaisantes des tirailleurs elle ne répondit que par une grimace de dédain qui plissa la graisse poudrée de son visage ; la colonne passée, elle rouvrit son ombrelle et descendit de son piédestal de cailloux en prenant garde de gâter le velours brodé de ses mules. Rassérénée par le plein succès de cette opération difficile, elle poursuivit sa route avec majesté, roulant des hanches et des reins selon sa vieille habitude professionnelle, pour la plus grande joie de la sentinelle accroupie dans sa guérite tricolore.

Maÿ était aux aguets derrière le store de sa case ; elle sortit précipitamment dans la petite cour de terre battue :

— Ne t’arrête pas, souffla-t-elle ; si quelque femme t’apercevait ici, je serais perdue. Continue jusqu’à la digue : je t’y rejoindrai.

Quelques minutes après, l’ancienne et la recrue s’installaient à l’abri des yeux indiscrets entre des roches éboulées.

— Que veux-tu encore ? demandait Maÿ vaguement inquiète.

— Mais rien, petite sœur, rien ! Je m’intéresse à toi, voilà tout ; à toi et à tes amours, auxquelles j’ai quelque peu aidé… Parlons un peu de cette première entrevue. Le jeune homme du Sanatorium a-t-il eu le don de te plaire ?

Le petit visage se teinta de rouge vif :

— Laissons cela ! laissons cela !

— Je sais, dit Thi-Sao, maternelle. Les débuts sont toujours pénibles. Moi qui te parle, il m’a fallu quinze jours pour m’accoutumer à mon premier mari français : les occidentaux exhalent une odeur de cadavre… On s’y fait ; tu t’y feras… Parlons d’autre chose : as-tu reçu les piastres promises ?