Ce disant, elle secouait la courte veste où sonnèrent les écus. Aussitôt le sourire fit place sur sa face à des grimaces qui s’efforçaient d’exprimer une affliction sans bornes :

— Te voilà riche, petite sœur. Et moi qui ai fait ta fortune, moi qui la ferais encore demain, si cela était nécessaire, je suis pauvre et malheureuse. Les créanciers me harcèlent : il me faudra bientôt me séparer de mes bijoux pour échapper à la prison dont je suis menacée… Je suis bien malheureuse !…

Elle extirpa des profondeurs de sa poitrine puissamment capitonnée une sorte de hurlement discret qui prétendait figurer un sanglot.

— Mais, interrogea la voix nette de Maÿ, n’as-tu pas les piastres que le Français t’a remises et celles que tu m’as soutirées en échange de tes services ?

— « Soutirées » !… Elles sont toutes les mêmes, caressantes et gonflées de promesses tant que les accordailles ne sont point célébrées ; mais, à peine franchie la moustiquaire, les ingrates me reprochent le mince cadeau que je n’exigeais point… Elles sont bien aises pourtant, le jour où les vingt piastres mensuelles leur paraissent une somme dérisoire, elles sont bien aises de revenir taper à ma porte…

— Je reconnais que tu m’as été utile ; mais tu as été payée : laisse-moi donc en paix maintenant.

— C’est cela ! grinça Thi-Sao. « Je suis établie, je n’ai plus besoin de la bonne Thi-Sao : qu’elle retourne à sa niche !… » Mais non ! ne te hâte pas de te croire débarrassée de ma tutelle. Tu m’as payée, c’est entendu ; tu ne me dois plus rien ? c’est autre chose. Tu me dois une gratitude infinie, d’autant plus qu’il me serait facile de te créer de graves ennuis. Aimerais-tu, par exemple, que j’aille raconter à ton grand diable de fiancé le détail de nos négociations ?

— Tu ne feras pas cela ! gémit la craintive Maÿ, se figurant les terribles poings noueux.

— Non ! je ne ferai pas cela, parce que je t’aime bien et que tu n’hésiteras pas à me secourir dans le besoin… Donne-moi cinq petites piastres…

— Non ! non ! non ! Tu n’auras pas de moi une sapèque, entends-tu ? Sous prétexte que tu m’as plus ou moins mariée, tu comptes faire de moi ton banquier et ton esclave. Tu n’auras rien !