— Ils souffrent aussi, ces gens d’Occident ! songea-t-il. Leur musique est tourmentée et triste. Ils souffrent comme nous.

Des boys malais vociférants et noirs le chassèrent : il se promena au hasard, poursuivi par les sanglots du violoncelle. Les gongs des pagodes enfouies dans les bambous de la montagne égrenaient leurs battements sourds, espacés d’abord, puis précipités. De toutes les cases de paille groupées autour de la baie arrondie, massées dans la lande nue, penchées sur les arroyos boueux, les grêles tintements des vases de bronze heurtés par les marteaux de bois répondirent à la basse du gong, saluèrent le jour finissant et la nuit tombante, qu’allait emplir le vol inquiétant des mauvais esprits.

Hiên haussa les épaules : il n’était point religieux. Trop tôt la forêt avait pris ses journées pour qu’il pût, comme les enfants de son âge, être initié aux rites et aux croyances vagues de la religion annamite. Peu lui importaient les grimaces exécutées devant les bâtonnets d’encens en l’honneur des aïeux défunts. Les âmes mortes des ancêtres inconnus l’avaient-elles immunisé contre l’amour, contre la folie, contre la douleur ? S’occupaient-elles de lui, leur descendant misérable ? S’inquiétaient-elles du frisson incoercible qui faisait branler sa tête vide ? A quoi bon, alors, ces coups de gong, ces tintements de bronze ?…

Il s’assit sur le talus de la route. A ses pieds, les sampans renversés sur le sable revêtaient des formes de monstres endormis, dont les fusées d’écume venaient lécher les ventres bruns. Des cordages semblaient des serpents aux corps entrelacés ; tels des crânes demi-chauves, les pointes de rochers blanchissaient hors de leur chevelure d’algues ; le dôme gélatineux d’une méduse ballottée par la houle luisait. Les jonques qui voguaient sur l’horizon, parmi les vols de mouettes, s’estompaient, s’effaçaient dans les ténèbres, où, par instants seulement, apparaissaient les flammes chétives de quelques falots.

Le trot des voitures ébranlait la route, qui s’illuminait brusquement, résonnait de grelots, de claquements de fouet, d’appels de cochers, puis rentrait dans l’ombre et le calme. Des files muettes de sampaniers passaient à longues enjambées silencieuses. Des chiens faméliques flairaient l’herbe des fossés. Là-bas, sur le chemin noir, les boutiques chinoises découpaient des rectangles lumineux où gesticulaient les ombres des buveurs. Un chœur de fantassins en bordée reprenait des refrains bretons larmoyants.

Une femme frôla Hiên : il reconnut la tunique de Thi-Sao, ses mules brodées et le balancement de ses hanches. Il courut derrière elle, l’appela :

— Arrête ! arrête !

Elle le dévisageait en souriant, s’abusant sur ses intentions, puis la mémoire lui revint :

— Il me semble te connaître, petit frère ! susurra-t-elle. N’es-tu pas le fiancé de Maÿ ?

— Oui, c’est moi !