— Aïeul à deux galons, dit Cang, c’est toi qui représentes la famille absente : il t’appartient de donner des ordres. Tout est prêt : le bonze et le catafalque sont là.

L’Aïeul s’avance vers le cercueil ouvert ; il soulève le voile de papier grenat qui recouvre le visage de Hiên le Maboul et lève la main, selon les rites. Les charpentiers rabattent le massif couvercle de teck et frappent sur les clous de cuivre : l’humble tirailleur est prisonnier dans son étroite caisse laquée et incrustée de nacre. Car le maître a voulu que son serviteur reposât dans un cercueil de riche : comme un mandarin, le gueux sera trimbalé dans le beau catafalque doré, pavoisé d’oriflammes rouges et blanches ; bonzes, chanteurs, pleureuses et musiciens, grassement payés, ne lui ménageront ni les grimaces, ni les hurlements, ni les lamentations.

Les pétards éparpillent dans la poussière leurs tubes déchiquetés et noircis. Le gong, les tams-tams emplissent la baie de leurs pulsations sonores ; les flûtes soupirent langoureusement, les violons à deux cordes nasillent. Et le cortège se met en marche, le long de la baie scintillante où courent des frissons lumineux.

En avant, chemine le bonze qui, par les routes convenables, mènera l’âme du défunt jusqu’à la tombe et jusqu’à l’éternité sereine. Le bâton à la main, il écarte les ombres malveillantes et les gamins qui se bousculent sur la chaussée, dans leur joie de prendre part à cette magnifique cérémonie. Ensuite défile l’interminable procession des brancards où sont étalées des victuailles : cochons rôtis et peints au vermillon, régimes de bananes, gâteaux de riz, jattes de nuoc-mâm, toutes bonnes choses dont est supposé se nourrir le mort, mais qui serviront ce soir au repas de funérailles. Des garçonnets agitent des banderoles d’étoffe blanche, où des caractères à l’encre de Chine exaltent les vertus de Hiên ; et, comme l’écrivain qui les rédigea fut élu entre les plus habiles de sa corporation, les habitants du village s’extasient sur le choix heureux des épithètes flatteuses qui sont accolées au nom du mort. Deux porteurs balancent sur leurs épaules un coffre pourpre où s’érige la Tablette, planchette double où sont inscrits les noms, prénoms, titres qui furent la propriété de Hiên.

Quarante robustes sampaniers chancellent sous les énormes madriers de teck sculpté que couronne le catafalque en forme de pagodon : derrière les panneaux à jour plaqués de cuivre doré et de clinquant, le cercueil est enfermé. Vers lui les baguettes d’encens envoient leur légère fumée bleue ; vers lui montent les grincements des violons, les battements précipités des tams-tams, les ronflements des gongs, les trilles des flûtes, les cris aigres des chanteurs psalmodiant des litanies baroques, le cliquetis de la coquille de bois que frappe à tour de bras un tirailleur, les hululements des pleureuses voilées de crépon blanc et courbées derrière le catafalque.

Deux vieillards effeuillent des carrés de papier argenté et doré qui figurent d’incalculables trésors : les mauvais esprits qui pullulent et guettent la pauvre âme sont généralement cupides, et pendant qu’ils se ruent sur les lingots d’or et d’argent, dont la route est jonchée, le mort se hâte vers la fosse, où cesse tout risque de poursuite.

Derrière le cercueil, l’Aïeul conduit le deuil. Bien plus que le vieillard indifférent qui, à cette heure, s’éveille de la sieste dans le village lointain, il est le père du pauvre hère que cahotent les épaules lasses des sampaniers. Une vraie douleur de père le bouleverse, tandis qu’il se redresse dans le dolman de toile blanche à boutons d’or. Sous la visière basse du casque, ses yeux clairs, qui semblent considérer les hampes des oriflammes et les cagoules des pleureuses, évoquent inlassablement le simple et naïf compagnon que la vie a dégoûté de vivre.

Il s’accuse de faiblesse et d’imprévoyance : pourquoi a-t-il cédé aux supplications de l’innocent qui voulut acquérir la science mauvaise ?

Pourquoi l’a-t-il aidé dans sa recherche de l’amour qu’il savait devoir aboutir à la désillusion ? Pourquoi enfin, à l’heure où la tentation de la mort rôdait autour du cerveau fou, n’a-t-il pas veillé sur le sauvage désarmé et qui ne pouvait se garder seul ?… Il songe que, ce soir, dans la maison vide, les grosses mains noires ne se poseront pas sur son genou, les bons yeux luisants ne lui donneront pas leur caresse confiante. Il songe que toute sa philosophie légère et insouciante est impuissante à lui fournir une seule formule de consolation vraie. Une fois de plus, en face de la mort, il pleure, silencieusement et sans larmes, ses croyances envolées.

Sur la route écarlate sonnent les semelles ferrées des sous-officiers français ; puis viennent les tirailleurs en grande tenue, martelant la terre dure de leurs pieds nus, et les femmes, et le village tout entier.