— Il s’est pendu à une branche du banyan qui est devant ma porte. J’ai défendu d’y toucher avant ton arrivée : à quoi bon ? Le corps était déjà glacé et raide : il devait être mort depuis des heures. Que faut-il faire ?

— Attends-moi !

Tandis qu’ils se hâtaient vers le camp, à travers le village endormi, le vieux sergent se lamentait.

— La vieillesse engourdit mon corps : je dors rarement, mais, lorsque le sommeil vient à moi, je suis pareil à un cadavre. Je n’ai pas entendu le cri d’agonie du malheureux ; d’autres l’ont entendu, mais n’ont point bougé, croyant que les malins esprits se battaient sur la plage… Et le pauvre fou est mort tout seul, et maintenant il est là, accroché à sa ceinture ; le vent remue les pans de sa veste, et l’on croirait qu’il va bouger encore ; mais il est bien mort… Il était fou, bien sûr ! Il y a longtemps que sa folie couvait, mais, hier soir, elle a éclaté tout à fait. Ma fille Maÿ, qui était allée au marché, est revenue en courant, échevelée, sa tunique déchirée et tachée de boue, hurlant d’épouvante, nous criant de fermer la porte, que Hiên la poursuivait et voulait la tuer. Elle claquait des dents et la fièvre la tenait. Je n’ai pu savoir où elle avait rencontré le malheureux furieux… Il a dû errer ensuite dans la nuit pour fuir la folie, mais elle l’a rattrapé et voici qu’elle a fait son œuvre…

— Oui, dit l’Aïeul, c’est elle qui l’a persuadé de mourir.

— Le voilà !

Dans la lumière incertaine, l’Aïeul vit son enfant mort : il lut dans les yeux vitreux, dans les bras allongés, l’accablement, l’infinie lassitude, le désespoir qui avaient inspiré à l’âme tourmentée le désir du sommeil sans rêves et sans terme.

Les petits soldats attentifs déposèrent le vaincu sur un brancard, abaissèrent sur le regard farouche les paupières noires, rendirent à la face toute sa beauté sauvage, lui donnèrent la sérénité qu’il n’avait jamais connue. Comme sonnait le réveil ils couchèrent leur camarade sur une natte où pleuvaient les pétales des flamboyants…

Vêtu de blanc, coiffé de son salacco, Hiên dormit toute la matinée à l’ombre des flamboyants, veillé par Phuc et par Nho, bercé par les chansons des vagues et des bambous ; et sa figure paisible, tournée vers le ciel incandescent, semblait joyeuse du grand soleil épanoui, des feuilles tendres qui jaillissaient des bourgeons éclatés, des moineaux qui pépiaient dans la paille des toits, des papillons indécis… Cependant les marteaux des charpentiers cognaient à grands coups sourds les planches du cercueil et les sanglots des deux gardiens accroupis leur répondaient.

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