La recrue ouvrit la bouche pour répondre aux insulteurs, mais son esprit peu inventif refusa d’imaginer une réplique digne de ce nom. Par fortune, trois tirailleurs vinrent à la rescousse et les quolibets de pleuvoir :
— Chinois, mon oncle, tu as l’air d’une citrouille surmontée d’une tête.
— De quoi es-tu pleine, vessie de porc ?
— Pour quand l’accouchement, panse de vache ?
Et autres injures de goût plus haut.
Les deux Chinois, héroïques comme tous les gens de leur race, se regardèrent d’un œil inquiet, flairant quelque méchante histoire et, emportant leurs clarinettes, disparurent dans les profondeurs de la boutique.
Soudain, au lieu de célébrer leur triomphe par une nouvelle bordée de mots malsonnants, les vainqueurs s’enfuirent à toutes jambes vers la petite place qui s’élargissait au bout de la rue : Hiên le Maboul, intrigué, se lança derrière eux, pareil dans sa course à quelque araignée gigantesque.
Au pied de la stèle de granit rose qui ornait le milieu de la place, une trentaine de salaccos faisaient cercle autour d’un vieux tirailleur à cheveux blancs et à barbe blanche. Celui-ci rangeait sur le trottoir son mousqueton, sa couverture grise roulée en forme de boudin, sa musette rebondie où s’accrochait un bidon rouillé, et enfin une sorte de planchette carrée, vêtue d’une toile cirée noire et munie d’un trépied en bois verni.
Parmi les rires, les exclamations, on distinguait sa petite voix aigre et enrouée de vieillard, proférant des jurons.
— Qui est-ce ? questionna Hiên.