Chose invraisemblable, il a encore maigri. Dans sa face osseuse, les yeux s’éclairent de reflets de vraie folie. Il mange à peine, il ne dort plus, il ne parle plus, il ne pense même plus à son village et à sa forêt. Hiên le Maboul est en train de devenir fou.


Certain dimanche de septembre, Hiên, le cœur réchauffé par le gai soleil épanoui sur la baie, décida d’aller faire un tour en ville. Il endossa le veston de toile blanche au petit col amidonné sur lequel des numéros étaient brodés au fil rouge, introduisit ses grandes jambes dans le pantalon blanc, le fixa sous le genou au moyen des jambières rouges et s’en fut, peu rassuré, vers la porte du camp.

Le caporal de garde l’inspecta d’un coup d’œil, tira sur les pans du veston, remit d’aplomb le salacco branlant et, content de son œuvre, tourna les talons.

Hiên se mit en marche sur la route qui, suivant la plage demi-circulaire, conduisait du camp à la ville.

Journée splendide ! Derrière la grille de la Poste, les bougainvillias penchaient vers la route écarlate des grappes de clochettes mauves. Des pêcheurs, entrés jusqu’au ventre dans l’eau bleue dorée de lumière, sifflotaient, l’épervier au poing, la hotte sur le dos ; des poissons volants s’enlevaient par essaims de flèches étincelantes et plongeaient. Des moineaux piaillaient dans une touffe d’hibiscus ; des fillettes toutes nues et bronzées ramassaient des fleurs de frangipanier et soufflaient sur les pétales nacrés pour faire envoler le pollen couleur d’or ; des lézards gris tachetés de pourpre erraient sur le sable tiède. Au-dessus des massifs de bambous, le Phare dressait sa coupole vitrée où le soleil allumait des flammes.

Devant la boutique de l’épicier A-Hia, deux Chinois dodus, la tresse enroulée au-dessus du front rasé, jouaient de la clarinette ; ils semblaient prendre un plaisir prodigieux à leur musique nasillarde et se dandinaient, l’air satisfait.

A l’approche de Hiên, ils retirèrent d’entre leurs dents l’embouchure de bois et vociférèrent contre l’innocent promeneur les classiques insultes annamites :

— Passe ton chemin, grande haridelle !

— A-t-on jamais vu pareil canard étique !