Les tirailleurs organisent un concert. Un artiste gratte avec une baguette de rotin l’unique corde d’acier d’un luth en forme de petit cercueil : un autre promène des ongles démesurés sur les treize fils de cuivre d’une cithare demi-cylindrique ; un autre tire d’une flûte de bambou à six trous des sons langoureux ; un autre racle avec l’archet d’ébène les deux boyaux d’un violon qui ressemble étonnamment à une énorme pipe de bois noir. A des exécutants de rang inférieur revient l’honneur moindre de scander sur le tam-tam et sur le gong le rythme de la mélodie.

Le persécuteur de Hiên, celui qui tout à l’heure précipita l’« individu idiot » dans la poussière, s’attribue le rôle principal : il chante une mélopée interminable, tantôt hurlée à plein gosier, tantôt susurrée comme un soupir. Ne s’avise-t-il pas, entre deux roulades, de couler vers Maÿ des œillades provocatrices et ne semble-t-il pas que la fillette les accueille d’un sourire encourageant ?

Hiên le Maboul a mal aux nerfs. Cette musique aggrave sa nostalgie. Ah ! oui, certes, il en a assez : sa mémoire se refuse obstinément à s’assimiler les théories des gradés ; ses membres demeurent malhabiles aux gestes du métier des armes ; ses instructeurs l’injurient ; l’adjudant le frappe ; Maÿ se moque de lui.

Cette vie de tirailleur ne lui procure que des coups et des soucis : il en a assez ! A Phuôc-Tinh du moins il ne recevait que rarement des horions : les filles ne lui inspiraient que méfiance et dégoût, et pas une ne pouvait se vanter d’exercer sur lui cette fascination bizarre qui le rend esclave du moindre regard de Maÿ.

Oui ! oui ! il s’en ira ! Il retournera vers sa clairière, vers la paix sereine des après-midi ensoleillés que l’on trouve dans la forêt. Toute son âme de rustre appelle la liberté et crie vers la brousse.

Hiên le Maboul se sent misérable et, le dos tourné à l’orchestre, il essuie avec ses énormes poings de grosses larmes qui roulent sur ses joues brunes.

III

Des jours ont coulé, puis des semaines, puis un mois tout entier : Hiên n’a pas déserté. Non que l’idée du devoir le retînt : il est trop simple pour que la notion du devoir ait pénétré son cerveau ; mais le sergent Cang, commentant à sa façon les articles du code militaire, a fait entrevoir à ses recrues médusées qu’une effroyable série de supplices punirait les déserteurs.

Hiên le Maboul a donc renoncé à ses projets de fuite. Il continue à n’être pas heureux ; son mousqueton tremble dans ses mains comme aux premiers jours ; ses instructeurs ont épuisé leur patience et leurs jurons. Il continue à ne rien comprendre à la théorie qu’il écoute pourtant de toutes ses oreilles, le front moite de sueur et les yeux écarquillés. Pietro a pris en grippe cet idiot qui sautille derrière la compagnie sans même réussir à marcher au pas ; il éprouve une haine véritable contre ce malappris en qui son génie napoléonien n’a pu faire « entrer le métier ».

Maÿ, la douce Maÿ le rudoie.