— Mais non ! mais non ! C’est un ma-couï[6] !

[6] Diable.

— C’est toi !

Les bras maigres brandissent au-dessus de la chevelure embroussaillée des poings menaçants et bosselés. L’hôtesse ne ricane plus ; Cang cesse de caresser sa barbiche. Mais la voix fraîche et paisible de Maÿ rétablit soudain l’ordre :

— Assieds-toi, individu idiot, et tiens-toi tranquille !

Les poings s’abaissent, le pauvre être s’incline devant la volonté de cette fillette qui le domine ; il rit d’un large rire imbécile, espérant se concilier ainsi la faveur de la toute-puissante petite divinité ; il rit et essuie à la doublure de son veston kaki ses moustaches de sauce.

— Ha ! ha ! ha ! raillent les soldats en chignon.

Il se rassied, stupéfait lui-même d’avoir pu se départir de sa placidité coutumière. Mais aussi pourquoi l’a-t-on bafoué devant Maÿ ? En dépit du sourire naïf qui découvre ses canines de loup, il sent gronder encore en lui sa rancune : Maÿ s’est moquée de lui ; elle se moque encore de lui, de toutes ses lèvres pincées, de toutes ses paupières abaissées sur ses yeux ironiques. Et puis son veston est taché de nuoc-mâm et de terre rouge mêlée de crachats.

Heureusement, voici que circulent les cigarettes et les chiques de bétel. Hiên badigeonne délicatement de chaux rose une feuille humide, il enroule cette feuille autour d’un morceau de noix d’arec et mâche silencieusement ; de temps à autre, il se détourne et crache de la salive rouge… Mais ni le bétel ni la fumée des cigarettes ne chassent ses mauvaises pensées ; il est mécontent d’autrui et mécontent de lui-même, qui sottement s’inquiète de complaire à une quelconque pécore. Cependant il jette à la dérobée vers le petit visage immobile et indéchiffrable des regards implorants de chien battu.

La nuit est venue tout à fait : sur la route du Phare se poursuivent, avec des sonnailles de grelots, les lanternes des victorias qui ramènent de la promenade quotidienne les élégants du Cap.