Voici l’heure du « repas des fauves », suivant le mot de Pietro : devant chaque maisonnette de tirailleur marié, les femmes couvrent de nattes la terre battue, et leurs pensionnaires, les tirailleurs célibataires, « les fauves » prendront place autour de ces nattes pour le repas du soir.
La femme du sergent Cang nourrit ainsi, outre Hiên, cinq petits guerriers. Les voici qui viennent, riant et se bousculant ; on s’accroupit en cercle autour des soucoupes et celles-ci résonnent des chocs précipités des baguettes.
Soudain le jeune soldat, bousculé sournoisement par son voisin, s’étale à la renverse dans la poussière ; il se relève, furieux, le dos rouge et la figure barbouillée de sauce brune. Il veut parler, mais l’énorme bouchée de riz qu’il engouffrait au moment de sa chute l’étrangle et étouffe ses cris de colère.
Le vieux Cang, impassible, lisse de la main droite sa barbiche grisonnante et rien n’apparaît sur sa face tannée ; mais la figure ridée de Thi-Baÿ, sa digne épouse, se convulse de joie et Maÿ rit d’un rire aigu. Les cinq loustics se frappent les cuisses et se prodiguent des bourrades amicales, marques de grande jubilation. Des nattes voisines, les brocards cinglent comme la grêle.
— Comment as-tu fait pour te remettre sur tes pattes, tortue famélique ?
— Frise donc tes moustaches de nuoc-mâm[5].
[5] Sauce épicée, très employée dans la cuisine annamite.
— Regardez ce caïman de Baria ! Il a encore de la boue de palétuvier sur le menton !
La bouchée de riz est enfin avalée. Blême de rage, Hiên le Maboul résout de faire un éclat : car la scène s’est passée sous les yeux de Maÿ, et il ne veut pas qu’on le ridiculise devant Maÿ.
— C’est toi qui m’as heurté ? demande-t-il d’une voix éraillée par la fureur.