Les objurgations violentes, les explications ne font qu’empirer le désarroi de son cerveau. Il comprend de moins en moins, et, découragé, stupide, n’écoute même plus les harangues du sergent.
Les rires des marmots annamites accroupis en cercle autour de lui ne cessent de tinter, car de son crâne impuissant roulent sans interruption de larges gouttes, qu’il essuie d’un geste accablé et mécanique. Il songe que, tout à l’heure, au camp, un autre supplice, le cours de français, l’attend, qu’après la sieste ce sera la théorie, puis encore l’exercice.
A quoi bon ? à quoi bon ?… N’est-il pas évident dès maintenant qu’il sera tout à fait impossible de faire de lui un tirailleur ? Puisque son cerveau est trop lent, ses membres inhabiles, pourquoi, pourquoi lutter ainsi ? Qu’on le renvoie à sa forêt, à ses bambous bruissants !… Puisqu’on ne le renvoie pas, Hiên rêve de déserter.
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Le soir est venu. Le clairon a sonné la berloque. Hiên le Maboul s’est débarrassé de son harnois de guerre et maintenant, installé sur une natte devant la case du sergent Cang, il attend l’heure de la soupe et se remémore les divers incidents qui marquèrent cette journée.
Ils sont rares et en tout pareils à ceux d’hier et à ceux de demain. Hiên a beaucoup appris et n’a rien retenu. En revanche, les imprécations de Pietro tintent encore à ses oreilles et sa joue gauche, encore rouge, se souvient du soufflet qu’y appliqua la main vigoureuse de l’adjudant. Décidément, cette vie nouvelle est triste, effroyablement triste !
Hiên a envie de pleurer : pour tromper sa peine, il examine sa prison. Entre la montagne et la baie, le camp aligne ses toits de paille jaune, cases de sergents européens, enveloppées de feuillage fleuri, cases de tirailleurs, écuries, infirmerie. Plus près, le camp des tirailleurs mariés, longues cabanes de torchis divisées en compartiments de quatre mètres carrés. Puis la route bordée de frangipaniers qui s’en va vers le Phare, parmi les massifs de bambous et les rochers moussus où bouillonne l’écume.
Ce Cap-Saint-Jacques, avec ses deux montagnes vertes dressées de chaque côté de la baie des Cocotiers, est odieux au prisonnier nostalgique. Il méprise cette mer cuivrée par le soleil couchant, parce que ce n’est pas sa mer ; il méprise ces sampans qui replient leurs voiles couleur d’ocre, parce qu’ils ne sont pas les sampans de Phuôc-Tinh ; il méprise ces frangipaniers, ces eucalyptus, ces flamboyants, parce qu’ils ne sont pas ses arbres. Affalé sur sa natte, il rumine des pensers amers.
— Écarte-toi donc, grand bêta !
La dure voix de Maÿ le tire de sa torpeur. La fillette dispose sur la natte des tasses de riz, des soucoupes de crevettes, des bols de saumure où baignent des piments rouges ; auprès de chaque soucoupe, elle range des baguettes de bois noir.