C’est à lui que pense Hiên le Maboul, Pietro s’étant arrêté devant le misérable. De son cœur tressaillant s’élève comme une prière muette vers cet être inconnu et bon, de qui viendront peut-être, un jour, toute justice et toute pitié. Car Hiên n’est pas heureux. Les coups et les injures ont plu sur ses épaules maigres et il désespère.

Pietro se campe, napoléonien, devant la recrue :

— Alors le métier n’entre pas ?

Non, le métier n’entre pas, et, d’heure en heure, au contraire, Hiên le Maboul devient plus abruti et plus fou, plus « maboul ».

La voix aigre de l’adjudant le paralyse : le mousqueton s’échappe de ses doigts frissonnants et s’abat sur le sol avec un bruit de ferraille.

Les quatre sections sont figées. La main poilue aux ongles noirs saisit l’oreille du maladroit et la secoue furieusement ; et voici que s’écroule, à son tour, le salacco, puis le turban, et le chignon se déroule sur le dos étique, qui se ploie de terreur… La colère de Pietro déborde en jurons redoublés ; comme sa science de la langue annamite se borne aux termes les plus grossiers, il les jette à la tête de l’imbécile. Celui-ci a croisé ses bras devant sa figure, dans l’attitude de la supplication ; avec des gestes cassés et saccadés de polichinelle, il rajuste l’équipement en désarroi, ramasse le mousqueton poudreux.

La compagnie s’en va, au chant morne des clairons : il suit la compagnie, sautillant sans succès pour se mettre au pas. Pitoyable à la détresse de Hiên, le petit fourrier français qui marche à côté de lui l’encourage et le conseille : Hiên ne l’entend pas. Il ne remarque pas Maÿ debout près de la porte et riant de toutes ses dents brunies par le bétel. Il ne voit et n’entend plus rien que sa forêt qui vibre et chante dans son cerveau d’enfant sauvage.

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La place du Marché, où pivotent les sections, s’emplit de lumière dorée ; le soleil levant allume de petites flammes éblouissantes aux pignons historiés des boutiques chinoises, aux dorures des pancartes laquées qui se balancent le long des éventaires ; il avive le rouge cru des fleurs des faux-cotonniers, le plumage sombre des merles-mandarins qui se chamaillent sur les branches sans feuilles et chargées de pétales sanglants.

Les baïonnettes étincellent au-dessus des salaccos miroitants. Dans la chaleur naissante, les quatre sections manœuvrent avec des commandements brefs de gradés, des chocs de crosses contre les trottoirs, des piétinements dans le sable mou. Sous un flamboyant, Hiên le Maboul, les yeux hors de la tête, les veines du cou gonflées et pourpres, sue à grosses gouttes et, pour la millième fois, essaye de déchiffrer les mystères de la mise en joue. Pour la millième fois, le sergent Cang lui a tenu de longs discours inintelligibles, lui a « montré le mouvement » ; mais les minutes passent et les progrès sont nuls. En vain a-t-on donné au retardataire un instructeur spécial ; en vain le sergent Cang, tour à tour exaspéré et insinuant, menace-t-il la recrue du poing fermé ou l’exhorte-t-il éloquemment. Hiên fait de son mieux, mais en vain ; ses pesantes mains de bûcheron accoutumé au « coupe-coupe » se crispent sur le fût de bois ; ses membres engourdis refusent de se plier aux mouvements compliqués qu’on leur demande.