La dernière note de l’extinction des feux mourait ; des rires étouffés montaient du lit de planches où s’alignaient les tirailleurs, allongés sous leurs couvertures.
Hiên causait à voix basse avec son voisin :
— J’ai vu l’Aïeul ! disait-il.
— Et Bèp-Thoï ? demanda l’autre, as-tu vu aussi Bèp-Thoï ?
IV
A la base d’un mamelon couronné de cycas, les marqueurs achevaient de placer les cibles, vastes panneaux blancs barrés de croix noires. Derrière la dune, la plage de Ti-Wan rugissait de tous ses galets balayés par l’écume.
Sur une note du clairon, les marqueurs s’enfuirent dans leur tranchée ; à un second appel, des fanions rouges sortirent du sol et y rentrèrent, faisant connaître ainsi que le tir pouvait commencer.
Hiên le Maboul s’avança derrière un caporal, le mousqueton au poing, le front inondé de sueur froide. Que voulait-on encore de lui ? A quel supplice nouveau le traînait-on ? Le caporal lui brailla des mots qu’il perçut vaguement : il s’arrêta. Tant bien que mal, on lui fit prendre la position du tireur ; ses doigts fiévreux fouillèrent dans la cartouchière, glissèrent une cartouche dans la chambre du mousqueton.
Un frisson lui parcourut tout le corps : qu’allait-il devenir ? Il distingua, dans un nuage, les cibles, la plaine de sable jaune, le guidon bronzé. Il épaula, ferma les veux, et l’index du caporal pesa sur son index.
Une détonation terrible claquait dans son tympan ; la crosse de bois sursautait et appliquait sur sa joue et sur sa mâchoire un formidable soufflet… Était-ce la mort ?… Il s’écroula, son salacco pendant sur ses épaules, son turban déroulé, sa chevelure éparse. L’engin mauvais roula dans les herbes. La balle s’envola en sifflant au-dessus de la forêt.