Pietro accourait, la trique droite ; les files de tirailleurs qui attendaient, l’arme au pied, frémirent :

— Relève-le, caporal, relève cet animal !… C’est moi qui vais le faire tirer, cette fois… et nous allons voir…

— Laissez-le tranquille, prononça une voix calme. Vous voyez bien qu’il est fou de peur… C’est toute une instruction à refaire. Il tirera un autre jour.

Ainsi parla l’Aïeul, survenu brusquement sur son petit cheval noir, Annibal, à l’infortuné adjudant, qui se figea dans l’attitude du « garde à vous ». Les éclairs qui flambaient dans les prunelles du tyran s’éteignirent comme par enchantement ; ses lèvres crispées pour l’injure essayèrent d’esquisser une grimace aimable.

Les petits soldats s’ébahissaient silencieusement de cette embellie foudroyante ; leurs paupières bridées se plissèrent de contentement et le sourire de toutes leurs dents laquées salua le nouveau venu… Ah ! crier vers lui leur allégresse, leur affection, leur dévouement !… Mais on ne parle pas sous les armes.

Sur toute la ligne de tir, la fusillade éclata joyeusement et les balles allèrent porter la nouvelle du retour de l’Aïeul aux fanions rouges qui se dandinaient devant les panneaux.

Les yeux bleus et les moustaches retroussées rendirent aux dents laquées leur sourire de bienvenue. Annibal lui-même, réjoui du matin transparent, réjoui de la brise fraîche qui lui crachait aux naseaux du sable salé, pointait et ruait, secouant comme une chevelure son toupet ébouriffé, accrochant aux chardons les crins de sa queue en panache.

Cependant Hiên se relevait, frissonnant encore et poudreux, ramassait sa coiffure et son mousqueton. Il vit alors l’Aïeul qui le regardait, et une tendresse débordante envahit tout le pauvre être pour cet homme galonné d’or et casqué de blanc. Il contempla son idole : les sourcils épais, le nez quelque peu busqué au-dessus des moustaches blondes lui parurent menaçants, mais les yeux clairs et la bouche riaient, et il fut rassuré. Attentif, il dénombra les boutons dorés et mats où étincelait une ancre, s’étonna des manchettes luisantes qui tranchaient sur les manches kaki, s’émerveilla des bottes vernies et des éperons de bronze.

L’Aïeul était un dieu !… Oui ! il s’agenouillerait à ses pieds et lui raconterait tout avec des larmes : la nostalgie de la forêt amie, le métier qui n’entrait pas, l’adjudant féroce et Maÿ cruelle et railleuse !

Il cria d’une voix rauque :