On procède à la toilette du camp. Des charpentiers improvisés rafistolent des brouettes boiteuses, rabotent, scient, plantent des clous ; des tonneliers refont une jeunesse aux bailles d’incendie dont les ceintures de fer ont craqué sous l’effort de l’âge et de la rouille ; des forgerons cognent d’un marteau novice, mais convaincu, un essieu de fourragère ; des vanniers tressent des stores de bambou derrière quoi ces messieurs de la « chambre de détail » abriteront du soleil leurs écritures de l’après-midi. Le menu fretin, la foule ignorante, armée de balais de bruyère et de coupe-coupe, erre dans la cour sablée, en quête d’herbes à sarcler, de feuilles à réunir en tas, de couleuvres infortunées à trancher en deux d’un coup de pioche.
Hiên a suspendu avec des lianes deux vieilles caisses à pétrole, en fer-blanc, aux deux extrémités d’un bambou robuste et choisi après mûr examen ; il s’en va chercher de l’eau à la plage, le bambou sur l’épaule, les deux caisses brimballant de droite et de gauche avec un effroyable bruit de ferraille.
L’écume pétillante argente le sable humide ; entre les roches noires où bâillent les huîtres, des crabes fuient obliquement ; de minuscules ruisseaux sourdent parmi les algues. Les canots des pilotes heurtent leurs coques blanches contre les madriers de l’appontement ; des escouades de poissons dorés filent dans l’eau translucide avec de brusques zigzags. Hiên, qui sent le bon soleil lui réchauffer le dos, rit béatement à l’eau d’azur et frotte l’une contre l’autre ses vastes paumes.
L’Aïeul apparaît, la cravache sous le bras, la cigarette aux lèvres.
— Comment t’appelles-tu ? interroge-t-il.
— Phâm-vân-Hiên, respectable Aïeul.
— Pourquoi es-tu si joyeux, petit frère ?
Pourquoi ? Pourquoi ?… Hier encore, au lieu de répondre, le doux innocent eût rattaché avec des doigts frissonnants son turban toujours prêt à choir, et ri d’un large rire bête ; mais aujourd’hui il fait clair dans son esprit, les mots viennent tout seuls à ses lèvres ; il répond, abasourdi de son insolite facilité d’élocution :
— Je suis content parce qu’il n’y a pas de théorie.
— Comment ! médiocre tirailleur…