— Vénérable Aïeul, j’aime mieux faire la corvée… Je suis fort, je remue aisément les plus considérables madriers, que les autres ne peuvent ébranler. Je porte sur mon épaule des charges d’eau que les autres se mettent à deux pour déplacer ; mais je suis bête et la théorie me donne mal au front.
Il est lancé ; les yeux bleus l’encouragent : il dira tout. Il joint les mains sur sa poitrine qui palpite :
— Respectable Aïeul, je voudrais m’en aller ; je ne ferai jamais un bon tirailleur.
— Pourquoi ne ferais-tu pas un bon tirailleur comme les autres, petit frère ?
— Ma tête est faible… Le sergent Cang parle, parle, et les mots se mêlent dans ma pauvre tête et je ne comprends plus rien et je sue en vain.
— Oui ! oui !… tu as l’entendement pénible et les théories te fatiguent ; mais l’exercice doit te plaire : tu es robuste.
Certes il est robuste ! Sous le pantalon retroussé, les muscles saillent ; les bras maigres sont noueux comme des racines de manioc.
— Oui, respectable Aïeul, je suis fort, je suis fort ; mais mes membres sont lourds et gauches et lents, et j’ai peur du mandarin à galon d’argent.
Il dit, le pauvre diable, tout ce qui lui opprime la poitrine depuis des semaines ; il dit la frayeur abominable qui fait trembler toute sa pitoyable carcasse lorsque s’avance vers lui le tyran, l’œil sinistre et la trique derrière le dos ; il dit les coups reçus, et l’Aïeul, qui devine que cette âme simple ne peut mentir, s’émeut à la révélation de ce martyre insoupçonné.
— Je suis malheureux, poursuit le lamentable Hiên, et je voudrais m’en aller vers ma forêt de Phuôc-Tinh et oublier que je l’ai quittée pendant des jours.