Au-dessus du bureau, trois masques de samouraï ricanaient douloureusement, des moustaches de crin plantées dans leurs lèvres de plâtre verni. Un faisceau de sagaies moï luisait dans la pénombre, rayonnant autour d’un petit bouclier de bois de fer fretté de cuivre rouge.

Deux fusils à pierre allongeaient leurs canons de fer et leurs crosses, incrustées d’ornements de tôle découpée, sur chaque flanc d’un panneau de soie où des artistes khmers avaient peint minutieusement une scène de chasse copiée dans la pagode royale de Pnôm-Penh. Une tenture à demi relevée laissait entrevoir dans une autre chambre obscure le lit autour duquel s’agitait l’ombre falote de Bèp-Thoï : un brodeur de Bac-Ninh avait tracé sur le satin pourpre une touffe de bambous trempant leurs racines jaunes dans l’eau d’un marais que traversaient d’un vol foudroyant deux martins-pêcheurs.

A chaque angle de la pièce, des bouddhas de bois laqué dormaient sur leurs stèles noires ; des cycas déployaient à leurs pieds des gerbes de lances vertes et luisantes ; au-dessus de ces faces ironiques et sournoises flottaient les plis de soie d’étendards chinois à hampe de bambou. Contre les murs, des génies brodés sur la soie jaune enlaçaient leurs pattes de chimères et leurs corps de serpents, dardaient d’horribles yeux blancs et crachaient du feu par les naseaux. Surplombant les portes, des lanternes de papier huilé et couleur d’or balançaient leurs ventres badigeonnés de caractères vermillon.

Par delà les vérandas, la brousse sombre ondulait jusqu’à la route : un chien aboyait derrière quelque case indigène noyée sous les bananiers. Dans le ciel noir, où grouillait le troupeau des étoiles, la montagne du Phare profilait sa masse grise où s’allumait et s’éteignait une étoile énorme et rouge.

L’Aïeul s’accouda sur la balustrade de pierre et se réjouit silencieusement de la nuit profonde et parfumée.


L’Aïeul est un sage. Au spectacle des religions rivales et qu’il juge pareillement vaines dans leur antagonisme avec la nature, ses croyances d’« ancien élève de nos maisons » se sont envolées. Des femmes l’ont aimé ; d’autres l’ont dédaigné ; toutes l’ont averti de l’âme féminine, instinctive et peu sûre : il estime avisés les Orientaux qui ont confiné leurs femelles dans le rôle de bêtes de somme et de machines à perpétuer l’espèce.

L’injustice triomphante et quotidienne l’a fixé sur l’agréable plaisanterie des hommes égaux et frères, et la formule : « L’homme est un loup pour l’homme », lui donne chaque jour la solution d’une foule de menus problèmes. Ainsi éclairé sur la férocité native de la race, il fait pourtant le bien, mais par répulsion naturelle pour le mal, qui est laid et sans grâce ; il fait le bien sans espérance. Il abhorre la violence, l’hypocrisie et le bluff ; ses sympathies vont aux humbles, aux simples qui, du moins, « ne savent pas ce qu’ils font ».

Il fait son métier avec conscience et en souriant ; il l’aime, car le culte passionné de la Patrie a survécu en lui à la mort de ses illusions. Il ne croit pas, comme certains pessimistes naïfs, que son rôle d’officier ait perdu de son prestige et de sa grandeur ; fils du peuple, il se glorifie d’instruire des enfants du peuple, soldats comme lui, mais armés d’un fusil au lieu que lui porte une rapière. Il se moque des marchands de tirades périmées qui le représentent comme un « traîneur de sabre » ou un « bouilleur de nègres » ; mais il redoute aussi les braillards qui vont pleurant la déchéance de la « Grande Muette ».

En somme, il est un peu enclin à l’ironie, très sceptique et ami des teintes douces. C’est un sage.