Seule l’abominable pensée de la vieillesse trouble sa sérénité. S’en aller tout d’un coup, au grand soleil, le long d’un talus, le front brisé par une balle ou fendu par un coup de sabre, mourir enfin par surprise et violemment, comme le voudrait la loi de la nature, soit ! Mais assister continuellement au lent travail de la mort sur tout son corps, de la mort qui vient avec les rides, avec les sillons rougeâtres tracés dans la peau du visage, avec les cheveux qui grisonnent et qui tombent, avec les os qui se tordent et se déforment ! Tout jeune encore, cette idée le torture. Il a lu Bel-Ami, mais il ne le lira plus de peur de rencontrer les pages atroces où Maupassant a crié son effroi de la vieillesse et de la mort. Pourquoi, pourquoi a-t-il perdu l’illusion divine de la foi, de la foi en la résurrection, en la vie éternelle, de la foi qui eût charmé son angoisse de vieillir, de se sentir arraché de la vie ?…
Car il est amoureux de la vie. Il la regarde avec des yeux épris et enchantés. La lumière, les sons, les couleurs ont un sens pour lui : ils sont une palpitation de la Nature, sa divinité, qui a occupé dans son cœur la place des dieux déchus. A la contempler, il n’a point gaspillé son temps : elle a donné à son adorateur l’exacte notion du vrai et du beau et l’horreur de l’artificiel.
Sur le ciel étoilé les aréquiers découpaient leurs panaches : le vent se levait, apportant de la baie de Ti-Wan les rumeurs lointaines des vagues, la plainte incessante du sable balayé par l’écume ; une flûte modulait une mélopée monotone ; un oiseau répétait interminablement les deux notes de sa chanson. Le parfum des fleurs de papayers embaumait l’air tiède.
Accoudé sur la balustrade de la véranda, l’Aïeul laissait s’éteindre sa pipe ; il plaignait les malheureux qui, terrés dans leur tanière et hantés par quelque insatiable désir ou rongés par quelque mal inguérissable, attendaient que le sommeil des brutes vînt les terrasser et ne voyaient rien de cette nuit étincelante ; il s’apitoyait sur lui-même, dont les yeux se fermeraient, quelque jour, à de tels spectacles.
Quelque chose remua entre les cactus : un chien annamite, sans doute, ou plutôt un malandrin à l’affût… Bèp-Thoï écarta la tenture pourpre, se faufila sous la véranda en prenant soin de ne pas passer devant la lampe et s’en alla vers les cactus, armé d’un bambou. Des cris éclatèrent. La petite voix sèche du vieux tirailleur proféra des jurons étouffés et déclara :
— Mon lieutenant, c’est encore ce vilain diable de Maboul. Il se cachait dans la brousse pour faire quelque sottise : je vais lui caresser les reins avec mon bambou.
— Ne le frappe pas, Bèp-Thoï. Amène-le ici !
Hiên fit une entrée piteuse sous la véranda, bousculé rudement par l’irascible Bèp-Thoï. Il roula des yeux effarés et serra plus étroitement dans ses deux bras une gerbe de fleurs de lotus.
— Que faisais-tu là ?