— Je suis venu t’apporter des fleurs, Aïeul à deux galons. J’ai vu, ce matin, sur l’étang, les lotus épanouis, et j’ai pensé que tu serais content comme moi de voir rire les lotus. Je suis retourné à l’étang, ce soir, et j’ai coupé toutes les fleurs. Les voilà : elles sont à toi.

— Mais pourquoi te cachais-tu ?

— Je n’osais pas approcher de ta maison. Je t’ai aperçu te penchant hors de la véranda et respirant la nuit, et je n’ai pas osé venir à toi. Je suis un sauvage, et tu es un génie tout-puissant. Que suis-je pour venir te troubler ? Et je demeurais là, sous les cactus, lorsque ton serviteur m’a découvert et m’a cogné avec son bambou.

— Pourquoi l’as-tu frappé, Bèp-Thoï ?

— Je t’ai entendu trop tard, Aïeul : je ne voulais pas le toucher, d’abord, mais ç’a été plus fort que moi, et je crois bien qu’il a reçu tout de même deux ou trois coups de mon bâton. Du reste, il est tout en os et ne doit pas avoir grand mal… Je vais toujours mettre ces fleurs sur ton bureau.

Hors du vase de porcelaine rouge, les chairs roses et blanches des lotus débordaient sur la table sombre ; l’Aïeul se rassit dans son fauteuil et huma l’imperceptible parfum. Hiên s’accroupit à côté de lui sur les dalles fraîches :

— Laisse-moi rester là ; je ne ferai pas plus de bruit que le chien couché aux pieds de son maître… Depuis ce matin, les phrases que tu m’as dites résonnent dans mes oreilles et il me semble que désormais, loin de toi, je ne pourrais plus rire. Loin de toi, je redeviens stupide et silencieux : un regard de toi me donne l’intelligence et la parole. Tu es un génie tout-puissant et je suis ton esclave… Permets-moi de venir, chaque soir, dans ta maison. Si le livre échappe de tes doigts, je le ramasserai ; si tu as chaud, je t’éventerai ; si tu as soif, c’est moi qui t’offrirai la tasse de thé ; si tu causes, je t’écouterai ; si tu préfères rêver, je serai à tes côtés, muet comme une pierre. Laisse-moi rester près de toi.

Hiên posa timidement ses deux mains tremblantes et noires sur le genou de l’Aïeul et leva vers lui des yeux suppliants où se lisait son désir éperdu : ainsi regarde le chien de chasse que l’on arrache à son délicieux sommeil au coin de la cheminée où ronflent les flammes joyeuses, pour le jeter dehors, dans la nuit glacée que peuplent les monstres. Au premier qui passa et lui parla sans éclat de voix ni mépris, l’humble Hiên s’est attaché et se cramponne.

— Mais tes camarades !… pourquoi ne t’invitent-ils pas à jouer comme eux de la flûte après le repas du soir ? Te haïraient-ils, par hasard ?

— Non ! non ! ils ne me haïssent pas ; il y en a même qui sont bons pour moi et qui m’aident à coiffer mon salacco, à nettoyer mon mousqueton. Mais, le soir, après le repas, ils se moquent de moi, me font des grimaces, me tirent par les pans de mon veston pour me faire culbuter, le dos dans la poussière… Et Maÿ rit…