— Et après ?… Te voilà bien dolent parce que cette petite sotte a ri en te voyant gigoter comme un crabe !

— Vénérable Aïeul, je ne veux pas, je ne veux pas que Maÿ rie de moi !

— Mais pourquoi, nigaud ?

— Pourquoi ? pourquoi ?… Je… je ne sais pas !

C’est vrai, il ne sait pas. Le demi-fou inoffensif que dès l’enfance on a persuadé de son indignité n’a connu l’autre sexe que pour le fuir avec soin, redoutant les railleries plus mordantes et les sarcasmes plus cuisants des filles. Sanglier solitaire, toujours enlizé dans sa bauge, les sens n’ont point parlé en lui. Et voici qu’il commence à sortir de sa torpeur, mais on ne lui a guère enseigné à faire l’analyse de son « moi », et lui-même reste confondu du trouble nouveau qui le bouleverse en présence de cette petite fille sournoise et méprisante : ainsi furent stupéfaits, sans doute, les sauvages d’Amérique qui entendirent pour la première fois siffler les balles ; et, de même qu’ils s’inclinaient avec effroi vers leurs frères blessés, cherchant en vain la flèche qui les avait abattus, Hiên le Maboul, penché sur son cœur en émoi, se demande avec épouvante quel est ce mal nouveau dont il souffre…

Il essuya du revers de la main son front que la méditation ardue emperlait de sueur. Civilisé que le raisonnement et la connaissance du sexe ennemi guérirent définitivement, l’Aïeul eut un regard apitoyé pour le primitif qui geignait devant ses genoux aux premières morsures de l’amour. Encore un homme à la mer ! Encore une dupe qui confiera béatement son bonheur aux griffes de la « bien-aimée » ! Encore un qui ne s’éveillera de son rêve que lorsque les ongles pointus et durs de « l’Élue » se seront ensanglantés à lui déchirer le cœur ! Encore un pantin que l’on fera rire ou pleurer selon la fantaisie de l’heure et « pour s’amuser » !… Plus que tout autre, d’ailleurs, ce rustre, inculte et lourd, qui s’amourachait de cette fine et cruelle idole d’ivoire, semblait livré d’avance au bourreau.

Pourquoi diable, songe l’Aïeul, pourquoi diable cette idée saugrenue est-elle allée se nicher dans la cervelle de ce barbare ? Ne pouvait-il pas s’éprendre tout simplement d’une robuste sampanière aux reins solides et aux bras musclés, qui se fût accommodée du premier venu pourvu qu’il fût bon rameur et bon mâle ? Espèce d’homme des forêts mal dégrossi, moitié faune et moitié chimpanzé, velu du poitrail et poilu des jambes, doté d’un tronc à peine équarri, d’une tête trop large et embroussaillée où luisent des yeux fous, quelles chances a-t-il de séduire la rusée Maÿ ?… Et celle-ci, malgré ses allures de fillette bien sage, n’a-t-elle point choisi déjà quelque boy qui l’aura éblouie avec ses chemises à plastron, ses cols à boutons de nacre, son faux chignon luisant de pommade ? Ou bien, plus positive, ne rêve-t-elle point le mari européen dont elle partagera le splendide lit à moustiquaire immaculée, qui lui donnera des piastres, des colliers d’or repoussé au poinçon, des bracelets, des bagues, des souliers brodés, le mari qui sera épris de son corps safrané et qu’elle trompera avec son cuisinier ?… Après tout, cela ne vaudrait-il pas mieux ? Désabusé d’un coup par un refus net, le pauvre Hiên souffrirait un mois ou deux, puis oublierait et tout serait dit.

Cependant l’Aïeul médite de parler de la chose au brave sergent Cang.

— Petit frère, sais-tu ce que je ferai demain matin ?

— Non, vénérable Aïeul…