— Afin de parer à cette chance fâcheuse, afin d’éviter aussi toute querelle regrettable entre soupirants, il faudrait marier Maÿ le plus tôt possible à quelque tirailleur robuste qui lui donnera de l’amour autant qu’elle en désirera et à vous de beaux petits-enfants. Et, justement, hier, Phâm-vân-Hiên, un homme de ta section, Cang, m’a prié de vous demander si vous l’accepteriez comme gendre.

Il s’interrompit pour jouir de l’effet produit. Guère encourageant, l’effet produit : les deux époux se regardent avec des yeux ronds de saisissement et sur leurs visages ahuris on aurait quelque peine à lire une joie débordante. Certainement le candidat offert par l’Aïeul n’est point le gendre qu’ils souhaitaient, et vraiment, en dépit de l’exorde insinuant et flatteur, ils étaient mal préparés à cette secousse.

Cang tortille sa barbiche plus furieusement que jamais, ouvre la bouche, la referme et enfin se décide :

— Hiên, dit-il, Hiên n’est pas… très intelligent.

— Et il est si laid ! ajoute Thi-Baÿ en qui se trahissent déjà les instincts combatifs de la belle-mère.

— C’est vrai, concède l’Aïeul ; il n’est pas beau, mais enfin ce n’est pas un monstre ; il est râblé et musclé, et telle fillette qui, le soir des noces, repoussera du pied et du poing son vilain mari pleurera le lendemain matin pour le garder auprès d’elle… Voyons, vieux Cang, tu dois connaître les femmes, toi : ai-je tort ou raison ?

— Tu as raison, Aïeul à deux galons, tu as raison. Fût-il dix fois plus laid encore, j’accepterais le gendre que tu m’offres ; mais celui-là est complètement fou.

— Il n’est pas fou : il n’est pas comme toi et moi, voilà tout ! Il m’a raconté son enfance : ses parents l’ont délaissé, ses camarades l’ont raillé et battu ; il s’est isolé de ses parents, de ses camarades ; il a vécu tout seul, pendant des années, avec les animaux et les arbres… Il devient tirailleur et voilà qu’au lieu de prendre en pitié sa simplicité d’esprit, les uns le tournent en dérision, d’autres l’injurient et d’autres le frappent ; et c’est ainsi qu’au lieu de s’éveiller de sa longue enfance il reste dans ses ténèbres, et c’est ainsi qu’on le croit fou… Il n’est pas fou : il ne sait pas vivre. De nos paroles, de nos gestes, de notre vie, il ne sait rien ; chaque fois qu’il a fait effort pour sortir de son trou sombre, il s’est trouvé quelqu’un pour l’y rejeter d’un mot cruel ou d’un coup de pied… Je lui enseignerai la vie : il saura qu’un homme en vaut un autre ; il répondra aux injures par les injures, aux coups de poing par les coups de poing. Il connaîtra, quelque jour, que la valeur des gens se mesure à l’opinion qu’ils ont d’eux-mêmes ; il verra que l’abîme qui sépare de lui le reste de l’humanité n’est qu’un ruisseau ; une fois apprise la douzaine de grimaces indispensables à notre existence quotidienne, il sera un homme comme toi et moi. Quand il placera en trois temps son mousqueton dans son bras droit, quand il articulera nettement, en bon français, son numéro matricule et le nom de son village, quand il distribuera des œillades aux filles et des gifles aux mauvais plaisants, qui donc s’avisera encore de juger qu’il est fou ?… Mon vieux Cang, ma vieille mère Thi-Baÿ, je vous prie de ne parler de ma démarche à personne, pas même à Maÿ. Dans quelques mois, je la renouvellerai, lorsque j’aurai fait de Hiên un homme raisonnable… Donnez-moi encore une tasse de thé !

L’Aïeul s’en alla. Les pensionnaires de Thi-Baÿ avaient reconnu sa voix et, résignés à l’attente, s’étaient assis contre la barrière du jardin ; et plus d’un jetait de temps à autre un regard navré vers le fourneau éteint où refroidissaient les sauces succulentes. Au départ du lieutenant, ils se dressèrent sur leurs talons et le saluèrent, ébahis de son air préoccupé.

Pourtant nul n’osa questionner le vieux sergent, dont les sourcils restèrent fâcheusement froncés tant que dura le lamentable repas.