*
* *

— Alors, demanda Hiên pour la deuxième fois, dans quelques mois je serai comme tout le monde ?

Il est agenouillé contre la chaise de rotin où l’Aïeul fume sa pipe en considérant les flancs de la montagne ensanglantés par le soleil couchant. Les perspectives enchanteresses que son lieutenant lui a fait entrevoir ont consolé de son échec le prétendant repoussé ; il se délecte à les contempler d’un œil ébloui et sa main étendue sur l’accoudoir de la chaise néglige d’agiter l’éventail japonais.

— Tu seras comme tout le monde, ni plus ni moins fou. Tu n’as qu’à regarder vivre les autres hommes, à les écouter vivre et tu seras pareil à eux. Et qui sait ? Peut-être Maÿ elle-même viendra-t-elle te prendre par la main ! Tu auras appris à dire les mots convenables, à faire les gestes convenables ; le tout est de parler et de gesticuler au moment convenable ; jamais femme ne résista au gaillard avisé qui sut choisir son heure.

Hiên écoute, bouche bée ; un univers s’ouvre devant lui. L’incendie du soleil couchant a gagné le ciel tout entier ; les lentilles de verre du Phare flamboient ; les crêtes empanachées de bambou semblent tracées à l’encre de Chine sur un écran de pourpre.

Cependant, malgré le ciel embrasé, malgré la brise chargée d’odeurs qui fait frissonner les citronniers, malgré les notes égrenées par les gongs des pagodes invisibles, l’Aïeul est mécontent. Il regrette sa promesse : il voudrait que le pauvre Hiên ne sortît jamais de son heureuse inconscience, qu’il continuât à passer, paisible et ignorant, au milieu des ignominies et des haines inaperçues, qu’il n’apprît point à vivre…

Mais déjà il n’est plus temps : Hiên le Maboul vivra. Il vivra et il souffrira ; ses illusions crèveront l’une après l’autre comme des bulles de savon. Il vivra enfin « comme tout le monde ».

VII

Fatigué de marcher de long en large devant la maisonnette en ruine dont on lui avait confié la garde, Hiên le Maboul s’arrêta, appuya délicatement la crosse de son mousqueton dans la poussière et joignit les mains sur la croisière de la courte baïonnette plate. Tout autour de lui, une quarantaine de tirailleurs, agenouillés ou étendus derrière une levée de terre, guettaient à travers les trous de la haie la venue de leurs camarades qui figuraient l’ennemi.

Dans la rizière jaune quadrillée de talus verts, des buffles pataugeaient et leurs cornes noires, rejetées vers le garrot, émergeaient seules de la vase.