Au-dessus de la dune emplumée d’aréquiers, le soleil se levait, globe écarlate encore enveloppé de brume matinale, et tout était doré, les palmes retombantes, les fûts rigides et lisses des aréquiers, les colonnes penchées et rugueuses des cocotiers, les joncs et les roseaux des talus, les crabiers tournoyant lourdement sur les mares vides, les merles-mandarins juchés sur les dos gris des buffles, les mousquetons des tirailleurs.
Seule la forêt qui fermait l’horizon était encore noyée d’ombre violette et silencieuse, car aux cigales et aux perruches il faut, pour leurs concerts étourdissants, la pleine lumière et la pleine chaleur de l’après-midi. La route de Baria déroulait le long de la rizière son ruban rouge bordé de manguiers glauques. Dans le feuillage déteint des niao-li se détachaient les croix noires du cimetière ; plus près, la maison de l’Aïeul élevait au-dessus des cactus ses vérandas roses.
Hiên replaça le mousqueton sur son épaule et recommença sa promenade, glorieux de sa mission spéciale et ne soupçonnant point que le lieutenant avait simplement voulu le soustraire à l’émotion des coups de feu qui allaient éclater tout à l’heure.
Un mois a passé depuis que Hiên le Maboul a fait pour obtenir la main de Maÿ une tentative malheureuse. Depuis un mois, il apprend à vivre. Sous l’œil bienveillant de l’Aïeul, qui le protège contre les violences et les sarcasmes, il a pris peu à peu confiance en lui-même et essaie de se persuader qu’il n’est point si différent d’autrui qu’il avait pu le croire.
Des instructeurs patients ont insinué peu à peu dans ses articulations raides et rouillées, dans son cerveau engourdi, quelques secrets de « l’École du Soldat » et des bribes de théories. Sans doute, sa science nouvelle est bien fragile et le moindre heurt la ferait s’écrouler comme un château de cartes ; mais l’Aïeul est là qui veille, et nul n’osera toucher à son œuvre.
Pietro n’est plus à redouter : cinq semaines d’amabilité forcée et de bienveillance imposée l’ont persuadé de sa déchéance ; à présent, promenant parmi ses anciens esclaves son sourire amer, il se convainc aisément qu’ils n’ont pas cessé de le détester et de le fuir, mais qu’ils ne le craignent plus. Tout en opérant cette constatation douloureuse, il multiplie les courbettes et fait le gros dos.
Délivré de la terreur qui le paralysait, Hiên suit et retient avec une facilité surprenante les leçons de ses professeurs. Chaque soir, il complète les enseignements de la journée en causant avec l’Aïeul à deux galons. Il l’évente, lui offre la tasse de thé ou la pipe, lui roule des cigarettes et l’écoute parler ; il grave dans sa mémoire chacune des paroles entendues, et chaque mot lui fait entrevoir des horizons dont il s’ébahit : il découvre la vie.
En même temps, son amour pour Maÿ a crû ; l’Aïeul n’a rien voulu tenter pour l’en guérir et se contente de hausser les épaules avec pitié. Amour tout platonique, juge-t-il, et dont le meilleur remède sera la possession physique et habituelle de l’idole. En attendant de connaître que Maÿ ne pourra lui donner ni plus ni moins que n’importe quelle autre femme, Hiên continue de la placer sur un piédestal et d’avoir pour elle la vénération idiote que témoignent les nègres du Congo aux fétiches ridicules qu’ils ont taillés dans les poteaux de leurs cases. Cette petite fille aux yeux froids, aux lèvres rouges et dédaigneuses, le fascine et le méduse. A ses côtés, il perd l’audace que lui ont suggérée les discours de l’Aïeul et, comme aux premières heures, il se sent « maboul ». Il la devine sournoise et hostile, prête à mordre ou, ce qui le paralyse plus sûrement encore, prête à se moquer. Il faudra bien pourtant, quelque jour, lui confier son pauvre amour. A cette pensée, Hiên le Maboul sent la sueur inonder son front, qu’il essuie avec sa manche.
Les vapeurs qui flottaient en traînées opaques autour de la lisière obscure s’évanouirent, balayées par le soleil éblouissant. Des cimiers de cuivre, des plaques de ceinturons, des baïonnettes étincelèrent entre les taillis ; une patrouille montra ses quatre salaccos laqués au-dessus du fossé de la route et disparut aux premiers coups de fusil tirés de la maisonnette en ruine.