Hiên le Maboul s’immobilisa, les doigts crispés sur la crosse du mousqueton : qu’allait-il arriver ? Pourquoi la section du sergent Cang fusillait-elle les camarades des trois autres sections ?… Oui, pourquoi ?… Pourquoi surtout l’Aïeul omit-il de révéler au pauvre Maboul les mystères du service en campagne à double action et des cartouches à blanc ?
Rasés contre le talus, les quatre salaccos reprenaient leur course le long de la route ; une autre patrouille filait entre les buissons de la dune, effarouchant les crabiers criards et faisant fuir dans le feuillage léger des bambous un vol de tourterelles et de pigeons verts. La lisière du bois se hérissait de mousquetons brillant entre les herbes et crachant de minuscules fumées blanches ; toute la rizière s’emplissait du bruit de la fusillade crépitante. De petits groupes surgirent des taillis, les jugulaires rouges volant sur les vestons kaki, et se blottirent derrière les lignes de roseaux. D’autres les suivirent ; d’autres encore, et les petites fumées devinrent plus distinctes ; d’abri en abri, elles avancèrent ainsi par bonds, avec un tumulte grandissant de détonations, de commandements et de cliquetis de culasses.
Les coups de fusil cessèrent soudain ; les baïonnettes jaillirent des fourreaux ; la ligne entière se dressa derrière les talus depuis la dune jusqu’à la route et se jeta vers la haie, au chant précipité des clairons, avec des rugissements de vague déferlant sur la grève. Devant elle les croupes grises et pelées des buffles fuyaient au hasard.
Une minute après, vainqueurs et vaincus, suants, boueux, s’alignaient sagement sous l’œil de leurs gradés. On fit l’appel, il manquait un homme. Pietro compta les files, les recompta : il manquait un homme… Pietro alla porter la nouvelle grave à l’Aïeul : Hiên avait disparu… De grands éclats de rire interrompirent son discours : un caporal ramenait le fugitif couvert de toiles d’araignées. Piteux, le piètre soldat expliqua que, lors de la charge, la fusillade et les hurlements l’avaient épouvanté au point de lui faire perdre la tête : soupçonnant que ces gaillards qui accouraient, la face terrible et la baïonnette haute, nourrissaient à son égard les projets les plus noirs, il s’était réfugié dans la chambre abandonnée, et c’est là qu’on l’avait trouvé, tapi au milieu des plâtras et des nids de termites, les deux mains sur les oreilles.
— Pourquoi as-tu quitté le poste que je t’avais confié ? interrogea l’Aïeul.
— J’avais peur, Aïeul, j’avais peur… Je ne savais pas que l’on se battait pour rire. Personne ne me l’avait dit.
C’était vrai, en somme : on avait oublié de renseigner Hiên, et l’Aïeul reconnut, à part lui, que tous les torts étaient de son côté.
La compagnie défila derrière les clairons, qui chantaient à pleins poumons.
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A l’heure des cigarettes et des chiques de bétel, Phuc, le guitariste, eut une inspiration regrettable : il entreprit le malheureux Hiên sur l’événement du matin, et cela en présence de Maÿ.