Toute la nuit, allongé sur son lit de bois, il écoutait encore parler son amie. La brise venue du large hurlait ; les bambous geignaient, les feuilles frissonnaient ; la forêt tout entière disait sa terreur des ténèbres. La plainte rauque du tigre rôdant autour des palissades dominait, par instants, les voix du vent et de la mer, et Hiên, terrifié, tremblait, la tête enfouie sous sa couverture.
Il vécut ainsi, chaque jour moins sociable et plus proche de la nature, chaque jour plus sauvage et moins pareil aux autres hommes. A vingt ans, il fut une sorte de géant maigre aux yeux égarés, à la chevelure inculte, aux gestes maladroits, et l’opinion se confirmait qu’il était fou.
Un matin, on alla le querir en toute hâte dans sa clairière et on le conduisit à la pagode. Là, devant les baguettes d’encens et les tablettes laquées, les notables s’empressaient avec des révérences autour de trois personnages coiffés de casques blancs et galonnés d’or. Hiên, hirsute et déguenillé, fut poussé devant eux et, au ronflement des gongs, au bruit assourdissant des pétards, il fut proclamé que Phâm-vân-Hiên, désigné par les autorités de la commune et déclaré apte par un administrateur, un capitaine et un médecin, servirait désormais comme tirailleur de deuxième classe au Cap-Saint-Jacques. Les trois casques disparurent, les gongs firent silence, les pétards s’éteignirent dans la poussière, et le tirailleur Hiên, qui n’avait rien compris à cette cérémonie, retourna paisiblement à ses bambous.
Huit jours après, une chaloupe à vapeur le déposait au Cap-Saint-Jacques avec d’autres recrues de sa province. On lui avait expliqué en chemin quelles seraient les obligations de son nouveau métier et dans sa pauvre cervelle s’était fixée une seule idée : il était, pour des années, exilé de sa forêt. Alors, sous l’œil narquois des sergents annamites, il s’aplatit aux pieds de son capitaine, les bras levés au-dessus de la tête, la face dans la poussière, suppliant avec des mots incohérents qu’on le rendît à ses arbres, à ses bambous. Inattentif à sa plainte, le capitaine écoutait un caï[2] lui narrer en un français fantaisiste comme quoi la recrue avait donné pendant tout le trajet des signes évidents d’idiotie complète.
[2] Caporal annamite.
— Lui faire même chose maboul, concluait bienveillamment le caï.
Le cercle des gradés français et indigènes partageait cette manière de voir et s’apitoyait sur le pauvre diable. On le releva de force, et, comme il était impossible de revenir aussitôt sur la sentence prononcée par la commission de recrutement, Hiên fut provisoirement tirailleur. Il reçut toute une collection de pantalons et de vestons blancs ou kaki, de turbans noirs, de ceintures rouges, de jambières grises ou rouges ; on lui plaça sur la tête un salacco[3] plat. Dans son costume neuf il apparut encore plus maigre et dégingandé, plus grotesque ; ses camarades, les vieux tirailleurs à barbiche, se pâmèrent devant sa figure inquiète et larmoyante, coiffée de travers, devant ses longs bras sortis jusqu’au coude des manches trop courtes, devant ses chevilles aperçues au-dessous du pantalon trop court, lui aussi. Et, comme il ne cessait de sangloter, il fut avéré qu’il était fou, et tout le camp le désigna sous le nom flatteur de « Hiên le Maboul ».
[3] Coiffure des tirailleurs.
Une semaine avait passé depuis ce jour néfaste ; une semaine qui fut pour le malheureux un siècle d’épouvante et d’hébétement. Un caporal lui avait enseigné à disposer correctement sa chevelure en chignon, à rouler son turban noir, à placer horizontalement son salacco, à rejeter avec élégance sur la nuque les deux brides de la jugulaire ; un autre s’efforça de lui inculquer les rudiments du salut militaire ; un autre l’initia au démontage et au remontage de son mousqueton ; un autre l’informa que la 11e compagnie du 1er régiment de tirailleurs annamites, à laquelle il avait l’honneur d’appartenir, possédait un capitaine, le capitaine Carlier, et un sous-lieutenant, le sous-lieutenant Monin, tous deux paternels et accommodants, mais, somme toute, indifférents. Le vrai maître était l’adjudant Pietro, un homme féroce, qui frappait les tirailleurs à coups de trique, les faisait mettre en prison, les tyrannisait de toutes manières. Mais il y avait encore, à la compagnie, un lieutenant occupé à des travaux topographiques dans la province de Baria et qui ne paraissait au camp que fort rarement. On ignorait son nom et, entre eux, les tirailleurs l’appelaient « l’Aïeul à deux galons » ; l’idole des indigènes, dont il parlait la langue, qu’il commandait avec douceur, qu’il protégeait contre les fureurs de l’adjudant. A l’heure actuelle, il était loin et la terreur régnait…
Des leçons de ses professeurs il ne restait à Hiên que des bribes, des noms d’officiers, de sous-officiers, de pièces d’équipement, quelques mots français dont il avait oublié le sens. A sa stupidité naturelle venait s’ajouter, pour paralyser sa mémoire, la frayeur que lui causait l’adjudant ; mais, dans sa détresse, il se cramponnait au souvenir précis qui s’était gravé dans sa tête de certaines paroles de ses instructeurs : il attendait le retour de l’« Aïeul à deux galons ».