Ainsi, au soir de cette journée de service, Hiên le Maboul, penché sur l’eau tourbillonnante, pleurait la mort de ses joies naïves et se lamentait sur la tristesse de sa condition présente.
Des sandales de bois claquèrent sur les planches et des rires fusèrent. Effaré, Hiên sauta sur ses pieds ; deux congaï[4] lui riaient au nez. Il reconnut Thi-Ba, fille du sergent Giam, et Maÿ, fille du sergent Cang. Thi-Ba, épaisse dondon à la figure ronde, aux petits yeux à peine visibles sous les paupières énormes, aux joues pleines, à la poitrine débordante déjà, semblait aussi vulgaire, aussi méprisable que les sampanières de Phuôc-Tinh. Très différente était Maÿ, pareille, dans l’éclat de ses quinze ans et la finesse de tout son petit corps svelte, à une idole de pagode : sous le front bombé, que le mouchoir de soie rouge encadrait, la ligne des sourcils se haussait doucement vers les tempes ; les yeux noirs rayonnaient, d’une grandeur inaccoutumée chez les femmes d’Annam ; le nez, presque droit et point écrasé, se retroussait à peine au-dessus des lèvres rougies au bétel, et tendres, et charnues comme un pétale d’hibiscus.
[4] Jeunes filles.
A tout autre, Hiên le Maboul eût tourné le dos, suivant son habitude de sauvage hostile aux femmes, mais le regard des yeux larges et profonds le saisissait : gauche et lourd, il rajustait maladroitement son turban et riait d’un rire idiot. Ému d’entrevoir les seins durs et minuscules, dessinés par la tunique de soie noire, de deviner les hanches déjà pleines, drapées par le pantalon noir, d’apercevoir les pieds nus et blancs, chaussés de menus sabots, il songeait vaguement que jamais semblable fillette n’avait illuminé de sa beauté les ruelles de Phuôc-Tinh… Et déjà il était esclave.
— Laisse donc ton salacco tranquille ! dit Maÿ. Tu ressembles à un singe qui se gratte le crâne.
Et les deux folles de pouffer de rire ; et Hiên rit aussi, bêtement et sans savoir pourquoi.
— Assieds-toi ! commande Maÿ.
Il s’accroupit sur sa planche et elles s’asseyent à ses côtés, les jambes pendantes dans le vide, face à la baie où courent les franges d’écume et où dansent les falots des sampans.
Le supplice commence. Il faut que le souffre-douleur, harcelé de questions, raconte tout : l’enfance muette et persécutée, le village hérissé de bambous, la mer semée de jonques, la forêt bruissante et vivante. Par moments, il est tenté de se lever et de fuir. Mais une force inconnue le cloue à sa place : il ne peut se résoudre à s’éloigner de Maÿ ; malgré lui, il faut qu’il livre ses secrets à son petit bourreau.
— Alors pas une fille de Phuôc-Tinh ne t’a aimé ?