Sous le porche de pisé, les indigènes s’écrasent pour voir ce qui se passe à l’intérieur de l’église. Hiên le Maboul, que ses gros poings et sa haute taille désignent au respect, ne quitte point le premier rang des curieux ; insensible aux poussées, il regarde avec des yeux naïfs, agrandis encore par la stupéfaction, le spectacle nouveau que lui propose la pagode catholique.
Bien misérable, en vérité, cette pagode, avec son toit de paille posé sur des piliers mal équarris, mais, telle quelle, elle éblouit le simple tirailleur que ravissent les girandoles de lanternes luisant entre les poutres, les alignements de verres de couleur encadrant les fenêtres béantes et veuves de vitraux, les rustiques tableaux du chemin de la croix, le lustre de fer-blanc découpé. De loin l’autel produit un effet prodigieux, avec ses cierges clignotants devant lesquels évoluent majestueusement la chasuble brodée du prêtre et les calottes rouges des enfants de chœur ; non moins extraordinaire, l’effet des vieux noëls chantés avec d’horribles voix fausses et un épouvantable accent par les petits métis de l’école des Frères.
Hiên, haussé sur la pointe de ses pieds nus, aperçoit les chanteurs, têtes rases et figures jaunes, assemblées autour de leur chef, grand diable maigre tout habillé de noir ; il distingue les cornettes blanches, les robes de bure bleue des Sœurs. Dans les bas-côtés, les indigènes s’entassent sur des nattes, tantôt accroupis sur leurs talons, tantôt prosternés, le front et les coudes contre le sol. Aux conquérants la nef est réservée : catholiques pratiquants ou libres penseurs n’ont eu garde de manquer à cette cérémonie, les uns par conviction, les autres parce que la messe de minuit représente une distraction qui en vaut bien une autre. Les corsages de soie claire des pieuses femmes de fonctionnaires et de colons voisinent avec les rudes épaulettes jaunes des braves et peu convaincus « marsouins » ; les smokings des pilotes et commis de résidence avec les dolmans des officiers.
Hiên, jouant des coudes, aperçoit enfin son lieutenant. L’Aïeul, incliné sur les rochers de carton peint de la crèche, dénombre avec attendrissement les pasteurs de plomb poussant parmi les sapins de mousse leurs moutons de bois aux pattes raides, les anges de cire rose suspendus par des fils au-dessus de la grotte où les Rois Mages de plâtre adorent une poupée de biscuit, l’Enfant Jésus… Et leur suite attend dehors, les pieds dans la mousse semée de flocons de neige qui sont des tampons de coton : étrange suite où fraternisent des licteurs romains armés de la hache, des cuirassiers et des zouaves de la troisième République. Cependant une incroyable ménagerie d’animaux domestiques et féroces entoure la cohorte des gardes, lions, tigres, girafes, éléphants, chameaux, brebis, chiens, chats, de toutes dimensions et de toutes matières, depuis le caoutchouc aristocratique jusqu’au celluloïd plébéien. Mais le bœuf et l’âne n’ont point quitté leur étable, jugeant sans doute qu’elle est à eux, après tout, et, rangés sur la même ligne que les Rois Mages, considèrent l’Enfant Jésus d’un œil immuablement stupide.
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Le jour de l’an passa sans qu’une cérémonie quelconque le différenciât aux yeux de Hiên d’un dimanche ordinaire. Puis vint le Têt, jour de l’an annamite.
Ce fut un grand jour. Dès l’aube, Hiên le Maboul et Bèp-Thoï, ayant fait brûler des bâtonnets d’encens sous l’appentis afin de se concilier les bons et les mauvais esprits, coururent allumer des files de pétards devant la porte de l’Aïeul, qui fut éveillé en sursaut.
Dès qu’il fut levé, les deux tirailleurs se présentèrent devant lui, et, l’ayant salué avec ensemble, lui offrirent des bananes, des oranges et des œufs frais ; puis Bèp-Thoï, lissant sa barbiche grisonnante, adressa une longue harangue à son chef :
— Aïeul à deux galons, voici l’année nouvelle : puisse-t-elle conserver à tes serviteurs un maître tel que toi !… J’ai de longues années de service : j’ai fait la campagne du Tonkin contre les Chinois, puis contre les Pavillons-Noirs ; en ce temps-là, il n’y avait point encore de tirailleurs tonkinois… J’étais alors ordonnance d’un capitaine que les pirates tuèrent d’un coup de fusil : je ramenai son corps et j’eus la médaille du Tonkin. Puis je servis sous les ordres de beaucoup de lieutenants, dont j’ai gardé les portraits, mais dont j’ai oublié les noms ; j’ai fait la guerre à leur suite, dans la plaine de Lam, puis sur le Mékong, puis au Siam… Maintenant me voilà âgé ; le mousqueton commence à se faire pesant sur mon épaule, et bientôt je n’aurai plus d’autre distraction que de me rappeler tous les officiers avec qui j’ai combattu et marché. Parmi tous ceux-là, que j’ai servis en fidèle soldat, tu es au premier rang dans mon affection : je pense que ton départ sera pour moi un plus cruel deuil que la mort de mon père et de ma mère, car je t’aime plus que mon père et ma mère… A toi de parler, Hiên !
Et Bèp-Thoï, très fier de son discours, poussa du coude son camarade. Hélas ! de la brève allocution qu’il avait cependant apprise, mot à mot, pendant des semaines, il ne restait plus une bribe dans le cerveau rebelle du malheureux Hiên, et, lorsqu’il eut dit à son tour : « Vénérable Aïeul, voici l’année nouvelle… », il resta court, tremblant et suant.