— C’est bien ! dit l’Aïeul, vous êtes tous deux de braves gens. Toi, Bèp-Thoï, tu es le modèle des vieux serviteurs, et toi, Hiên, un excellent garçon, de cœur généreux. Que l’an nouveau vous donne le bonheur…
Dehors éclatèrent des pétards et des voix résonnèrent sous la véranda. La porte fut ouverte à deux battants, et l’Aïeul aperçut la compagnie entière massant au bas du perron ses salaccos plats, étincelants, et ses figures noires. Une formidable acclamation salua l’apparition du lieutenant derrière la balustrade.
— Heureuse année, vénérable Aïeul !
— Heureuse année, petits frères !
Puis tous firent silence afin de laisser parler le sergent Cang.
— Aïeul à deux galons, que l’année te soit bonne comme tu as été bon avec tes soldats ! Qu’elle te donne la félicité et la gloire… Quant à nous, nous serons heureux tant que tu demeureras avec nous, car ta présence est la garantie de notre tranquillité, de notre paix. Tu es notre bonheur : avant ton retour qu’étions-nous ? Des gueux misérables et courbés sous les injures. Nous ne savions plus rire et la seule pensée des choses que nous allions dire nous décourageait de causer entre nous comme autrefois. Nous étions plus tristes que des pierres et plus humiliés que des chiens. Et j’en connais qui voulaient déserter, gagner la brousse, et d’autres qui rêvaient de se mettre le canon de leur mousqueton dans la bouche et d’en finir… Est-ce vrai, frères cadets ?
— C’est vrai ! c’est vrai ! rugit la compagnie.
— Mais ceux qui méditaient de déserter, ceux qui méditaient de se tuer retardaient leur fuite ou leur suicide dans l’espoir que tu reviendrais… Tu ne revenais pas : on interrogeait les sampaniers descendus de Baria, de Cua-Lap et de Nha-Trang ; ces gens-là disaient qu’on ne te reverrait jamais, car tu étais monté sur la grande montagne d’Annam où sont embusquées des tribus de sauvages nus et des légions de méchants esprits. Et, comme ils t’aimaient aussi, ils pleuraient avec nous.
— C’est vrai, ils pleuraient ! gémit le chœur, à ce rappel de la terrible époque.
— Et tu es revenu ! Les chiens qui rampaient, l’échine tremblante, ont relevé le nez, gambadent en aboyant de contentement. Personne n’a déserté, personne ne s’est tiré de coup de fusil dans la bouche… Ah ! comme les clairons sonnaient gaillardement sur la route du camp, le matin où tu reparus parmi tes tirailleurs ! Comme les rires s’envolaient jusqu’à la cime des aréquiers ! Et moi, vieux sergent presque blanc de barbe et de cheveux, j’essuyais, tout en marchant à ma place de serre-file, des larmes de joie : car je savais bien que le mauvais rêve avait pris fin, et de loin je te voyais sourire sous ton casque et je me disais, pleurant comme un imbécile : « Puisse-t-il, puisse-t-il rester avec nous ! » Et maintenant je te dis encore : « Reste avec nous désormais ! »