L’Aïeul marche à grandes enjambées, la pipe aux dents, et un livre sous le bras, et Hiên trotte derrière lui, équipé comme pour une lointaine campagne de pêche : des lignes jalonnées de bouchons rouges dansent sur son épaule droite, une épuisette sur son épaule gauche ; des bidons, des boîtes à vers, des paniers à poissons s’entre-choquent sur ses hanches et sur ses reins avec un tapage de ferraille.

Le soleil tape sur le dos des deux promeneurs. Sur les hautes branches des banyans, les cigales chantent éperdument leur hymne interminable à la chaleur ; des tourterelles s’appellent doucement, d’une dune à l’autre, par-dessus les rizières ; des huppes s’amusent à lancer leur cri précipité aux échos de la forêt, qui le redisent d’une voix accablée et assourdie ; des perruches se querellent, enrouées comme des concierges. Il fait atrocement chaud : les palmes des aréquiers, comme lasses, inclinent vers le sol leurs feuilles repliées et flétries ; les bananiers prennent des poses vaincues de saules pleureurs ; les cosses des flamboyants crèvent avec des détonations brusques ; les fleurs des frangipaniers tournoient et roulent dans la poussière du chemin qui ensanglante leurs lèvres blêmes, et l’on croirait qu’elles ont mâché du bétel ; les hibiscus prudents ont refermé leurs pétales autour du pistil, dont la pointe seule apparaît, écarlate, parmi les feuilles d’un vert tendre.

Sur les bords d’un étang où des lotus agonisent entre les joncs, un chœur de grenouilles maudit la sécheresse avec une éloquence bruyante. Des chiens jaunes, pareils à des renards, ont élu pour y dormir les degrés de brique de la fontaine et baignent leurs flancs décharnés et palpitants aux flaques d’eau que le soleil n’a pas bues encore. Derrière les stores mi-levés des cases, se balancent des hamacs d’où pendent des jambes nues de fillettes.

L’Aïeul et son compagnon se hâtent le long des murs trop blancs où sommeillent les margouillats gris, insoucieux du vol strident des moustiques. Voici la baie enfin et la brise fraîche venue de l’ouest et de l’océan Indien. Fête de lumière et de couleurs : l’azur éblouissant du ciel se confond avec l’azur de la mer ; la flottille de sampans découpe nettement sur l’eau bleue ses vergues brunes, ses cordages d’aloès marron, ses coques noires où s’ouvrent des yeux pourpres et qui se dandinent au passage de la houle moirée ; la montagne dresse plus haut dans l’air vibrant ses croupes de granit vêtues de verdure neuve.

Sur son contrefort pelé, la villa du gouverneur mire au soleil l’or de ses mosaïques et l’émail de ses chimères. Les toits de tuiles semblent des fleurs géantes écloses aux branches des lilas du Japon, les ardoises de l’Hôtel Ollivier scintillent entre les cimes des eucalyptus. Des pêcheurs, autour d’un sampan échoué, cognent à coups de maillet le bordage sonore, rythmant la mélopée que module leur chef ; le ressac bruissant entre les galets de la plage chante en sourdine avec eux.

Devant la maisonnette du sergent Cang, voici Maÿ accroupie à l’ombre et bâillant.

— Où vas-tu, vénérable Aïeul à deux galons ?

— Je vais à la pêche, sœur cadette.

— Il fait beau temps : le poisson abondera.

— Heu ! heu !