— Vénérable Aïeul, permets-moi de t’accompagner : je m’ennuie à la maison ; il fait chaud ici et j’ai envie de me promener.
— Viens avec nous.
La fillette bondit et emboîte le pas aux deux hommes. Tout en marchant, elle remarque l’air pénétré de Hiên, entend la musique infernale que font les instruments de fer-blanc attachés à la ceinture du tirailleur, et rit comme une source. Hiên se retourne, soupçonneux.
— Pourquoi ris-tu ?
— Tu ressembles au mât de cocagne que l’on avait planté au marché, le jour du Têt.
A cette comparaison moqueuse, mais juste, le pauvre diable ne trouve rien à répondre, et, tout à coup, les bidons, les paniers, les lignes dont il s’est encombré, et que, tout à l’heure encore, sous le soleil ardent, il portait si vaillamment, lui paraissent pesants et ridicules, et, comme on arrive à la levée où l’Aïeul choisit habituellement sa place, Hiên se débarrasse avec joie de l’attirail qui le rendit grotesque aux yeux de sa bien-aimée. Il déroule les lignes, arme les hameçons de hideux vers rouges, assujettit les cannes avec de gros cailloux.
Fameuse place, à l’ombre d’une touffe de bambou, éventée par le souffle du large ! L’Aïeul oublieux des recommandations éplorées de Bèp-Thoï, a jeté son dévolu sur une large pierre tapissée d’une belle mousse verte : il s’assied et regarde la houle où filtre le soleil. Les bouchons écarlates se balancent doucement, avec des allures pacifiques d’engins inoffensifs ; des essaims de menus poissons argentés défilent en bon ordre et d’un air indifférent autour des appâts : sans doute les jugent-ils répugnants… « Ils n’ont vraiment pas tort » ! songe le pêcheur, et, sans plus s’occuper de sa besogne, il admire maintenant les fusées d’écume que la houle projette sur les roches. Des ourlets d’eau pétillante montent à l’assaut de la digue, submergent les rochers, qui reparaissent ruisselants et pareils, avec leurs chevelures d’algues tordues par les lames, à des crânes de noyés.
L’Aïeul ouvre le roman à couverture jaune qui gît dans la mousse ; à travers les feuilles de bambous, le soleil crible les pages de petits ronds dansants… Choix malheureux : c’est une banale histoire d’adultère, où sont décrits avec complaisance les états d’âme d’une petite provinciale neurasthénique et détraquée. L’Aïeul estimant que l’héroïne eût mérité cent fois le fouet ou la douche, enfouit l’ennuyeux volume dans le panier à poissons.
Rasséréné par cette exécution, il bourre minutieusement sa pipe et l’allume, et la fumée s’envole en petits flocons blancs qui réjouissent les yeux du fumeur. Le ronflement rythmé du ressac lui suggère des souvenirs musicaux… Oui, c’est bien la chanson du Rouet d’Omphale… Il fredonne la plainte du héros courbé aux genoux de la femme ; comme les violons de Colonne, il passe du piano au fortissimo, et les escouades de poissons qui rôdaient autour des hameçons prennent décidément la fuite. Seul un crabe énorme, averti, sans doute, des faibles dangers courus, se glisse traîtreusement parmi les algues et grignote paisiblement les appâts. Le chanteur, tenté par la mousse et l’herbe, s’est allongé sur le dos, le casque sur les yeux. Le crabe peut maintenant dévorer tout à son aise les vers rouges : l’Aïeul s’est assoupi et les clameurs des cloches battues par l’écume ne cessent pas de le bercer.
Ses compagnons sont restés d’abord bien sagement à regarder flotter les bouchons ; puis Maÿ a entraîné Hiên le long de la grève, et, un instant, ils ont cherché entre les galets des hippocampes et des coquillages ; ils ont lancé des cailloux aux crabes attardés, enfoncé des branches dans la panse gélatineuse des méduses. Puis la fillette a déclaré :