Coudoyé rudement et bousculé, il allait d’ahurissement en ahurissement, tantôt en arrêt devant les jambières grenat et le chapeau démesuré d’un policier annamite, tantôt saisi d’inquiétude au passage d’un Chetty barbouillé de chaux et les narines plaquées d’or, tantôt suivant d’un œil rond les chevaux australiens, minces et géants, tenus en main par de minuscules boys. Il admira, figé sur le trottoir, les robes de velours, les colliers de grains d’or, les mules brodées des congaï qui évoluaient, ondulant de la croupe et balançant prétentieusement les bras : la splendeur de ces belles dames l’émut plus que leurs œillades, auxquelles il ne prit garde.
De longues théories de fillettes, trottinant entre leurs paniers de paddy, formaient sur la chaussée des processions de chenilles bigarrées. Des garçons mal peignés, assis au seuil de maisons basses, faisaient des signes que Hiên ne comprit pas et leurs rires aigus de filles l’exaspérèrent.
Au pied d’un réverbère, les tirailleurs accroupis sur les escabeaux d’un restaurant improvisé, buvaient du thé : il leur demanda son chemin. Il but du thé avec eux et causa : ses nouveaux camarades l’informèrent que la chaloupe du Cap-Saint-Jacques ne partait pas avant onze heures et qu’il pouvait, sans crainte de manquer son départ, passer un moment avec eux. Ils lui apprirent des choses étonnantes sur Saïgon, sur Cho-Len. La naïveté infinie de ce provincial les confondait : mais, comme il avait payé déjà plusieurs tournées, ils lui celèrent soigneusement leur dédain : on se sépara bons amis, après avoir décliné ses noms et ses numéros matricules et s’être promis à plusieurs reprises de se revoir.
Hiên descendit la rue Catinat, le cœur battant de stupéfaction et de ravissement. Il s’attardait aux devantures des magasins, où, derrière des comptoirs débordants de soieries, de dentelles, d’étoffes, d’objets de toutes sortes et de toutes formes et dont il ne soupçonnait point l’usage, trônaient des messieurs chauves et barbus et des demoiselles pâles à l’air arrogant et méchant. D’autres messieurs barbus et d’autres demoiselles aux figures pâles émergeant de robes flottantes et molles le frôlaient, et il s’écartait précipitamment, redoutant quelque coup de canne et fuyant le regard dur des yeux fixes.
Des grincements d’archet l’attirèrent : debout entre les baies de la véranda, les pseudo-tziganes de l’Hôtel Insulaire massacraient une quelconque « marche de Rakoczy ». Il admira franchement leurs dolmans garance à brandebourgs noirs, mais leur musique lui parut singulièrement barbare et criarde et, s’étant risqué à gravir la première marche du large escalier de briques, il constata que le chant des violons semblait plonger les rares consommateurs dans un accablement profond. Des domestiques chinois le menacèrent de leurs serviettes : il s’enfuit à toutes jambes et se réfugia derrière la haie des pousse-pousse qui appuyaient au trottoir leurs brancards ornés de cuivre.
Il reprit sa promenade, poursuivi par les piaulements saccadés de l’orchestre. A la terrasse d’un café, des officiers en tuniques blanches buvaient dans des verres embués des liqueurs multicolores. Des joueurs, assemblés autour d’un tapis vert, manipulaient avec violence, et d’un air furieux, de petits rectangles de carton enluminés : Hiên consacra un bon quart d’heure à surveiller leur partie avec des yeux agrandis par l’étonnement. Entre les tables de marbre s’insinuaient des marchands de journaux, garçons impudents à faces glabres sous les casquettes de drap bleu foncé, des bouquetières, toutes petites filles qui offraient des roses et des œillets avec des mines effrontées de rôdeuses.
Plus loin, les mêmes personnages faisaient des gestes identiques aux terrasses de cafés pareils. Puis les boutiques chinoises ouvraient sur la rue leurs échoppes sales et puant l’opium ; des rotiniers tressaient des chaises longues et des fauteuils, des ébénistes vernissaient des armoires de bois jaune ; des tailleurs pesaient de leurs pieds nus sur les pédales rouillées de machines à coudre préhistoriques ; des bijoutiers fignolaient, à coups de marteau, des dragons à crinière hirsute sur des manches d’ombrelles.
Enfin ce fut le port. Un tramway à vapeur passa en toussant, sifflant, crachant de la vapeur et de la fumée, et Hiên, mal initié encore à toutes les merveilles de la civilisation, crut à quelque invention de mauvais esprits. Le monstre disparu, il se rassura et s’orienta entre les barils, les sacs et la ferraille qui encombraient le quai.
La multitude des chaloupes, vedettes, paquebots, cargo-boats amarrés au ras des appontements l’épouvanta. Un coolie obligeant lui indiqua la chaloupe du Cap. Un élégant commissaire, chaussé d’escarpins vernis qui laissaient voir des chaussettes à pois, prit sa feuille de route avec des airs dégoûtés de percepteur recevant les impôts d’un vulgaire contribuable. Moyennant cette formalité, le tirailleur fut autorisé à se choisir une place sur le pont.
Il n’arriva pas sans difficulté jusque-là : l’entrepont était semé d’obstacles de toute nature, ballots de coton, meubles, paniers de poissons, rails, traverses, caisses de cartouches. Au bord d’un trou noir, des matelots annamites, suants et hurlants, manœuvraient des treuils à bras qui déroulaient avec un tapage insupportable des chaînes graisseuses. Des commissionnaires allaient et venaient, ployés en deux sous d’énormes malles dont les angles heurtaient brutalement les infortunés passagers. Des femmes embarrassées d’enfants pleurards et de boîtes laquées se querellaient autour de l’échelle qui menait au spardeck. Elles s’effacèrent pour livrer passage à deux gros fonctionnaires européens, et Hiên s’élança dans le sillage tracé par les amples dolmans.