Parvenu enfin sur le pont, il élut domicile près du bastingage et, déposant sa musette, poussa un profond soupir de soulagement. La rivière de Saïgon étalait ses eaux jaunes entre le quai planté de tamariniers et les rizières de la rive gauche que bordaient des aréquiers, de bananiers et des lataniers et où les buffles paissaient. Jusqu’à l’horizon, que fermaient des montagnes grises, des voiles de rotin cheminaient entre les palmiers et les palétuviers sur d’invisibles arroyos. Contre les berges, où s’écoulaient des ruisseaux boueux, de misérables cabanes étaient plantées sur quatre pieux ou flottaient sur des radeaux de bambous.
L’autre rive était plus exclusivement européenne : les cales de l’arsenal penchaient leurs toits d’ardoise auprès de formidables tas de charbon et de briquettes ; les torpilleurs salis, les contre-torpilleurs blancs, souillés de suie, les canonnières couleur de rouille, les croiseurs pavoisés de chemises et de pantalons mouillés, les vieux cuirassés transformés en pontons et coiffés de paillotes, retentissaient de coups de sifflets, de heurts de marteaux, de sonneries de clairons. Des vedettes s’essoufflaient, remorquant des chalands de tôle rouge ; des canots croisaient des sampans pilotés par des matelots annamites et portant sur des pavillons multicolores des noms de navires ou des numéros d’ordre. La flottille des Messageries Fluviales égrenait ensuite les cheminées noires de ses chaloupes.
Hiên le Maboul, accroupi contre le bastingage, s’étonnait des paquebots géants qui le regardaient par les trous sombres des hublots : « affrétés » massifs, courriers effilés, cargo-boats trapus. A perte de vue, les steamers étaient amarrés sur deux files, allemands, japonais, américains, anglais, russes, chinois ; au loin, les navires arrivant s’annonçaient par des panaches de fumée noirâtre.
Dans la clarté blanche du soleil, qui avivait le vert tendre des feuilles neuves, l’ocre déteint des toits de paille, la pourpre des flamboyants en fleurs, les bronzes des lisses et l’acier bleuissant des canons, l’énorme port vivait et haletait à côté des rizières paisibles jalonnées de palmiers et peuplées de buffles.
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A chaque instant, des passagers nouveaux émergeaient du capot sur le pont. Hiên perçut le cliquetis d’une baïonnette : il se retourna et reconnut Phuc, son ancien ennemi, qui grimpait à son tour l’échelle, gêné par son mousqueton, par sa couverture roulée, son « coupe-coupe », sa petite marmite de cuivre, tout l’équipement enfin d’un tirailleur en tenue de campagne. Sur ses talons, une femme noiraude, courte et râblée comme lui, portait la caisse classique et réglementaire, des nattes, des ombrelles, des paniers de provisions où résonnaient des vaisselles.
— Par ici ! par ici ! clama Hiên.
— Bonjour !… Aide-moi à me débarrasser et à débarrasser ma femme.
Ils s’installèrent contre le bastingage et, s’étant assis sur une natte, causèrent en camarades enchantés de se retrouver. Phuc venait d’achever un stage d’infirmier au camp des Mares ; il compatit au récit que lui fit Hiên de ses souffrances. La grosse fille noire les écoutait en clignant ses petits yeux bridés et en mâchant bruyamment une feuille de bétel.
— Oui ! je me suis marié, expliqua Phuc. Mon stage fini, j’ai obtenu une permission de quinze jours et je suis allé dans mon village. J’y ai trouvé cette honnête fille que je connaissais depuis des années et qui m’attendait, paraît-il ; et nous nous sommes mariés.