La mangeuse de bétel ouvrit une large bouche saignante, où luisaient des dents laquées, et rit silencieusement.
— J’étais un peu fou autrefois, confessa Phuc ; imagine-toi que cette petite sotte de Maÿ m’avait séduit, avec ses allures de fille de mandarin, avec ses yeux méchants, avec ses tuniques de soie… Je l’aurais épousée, ma foi ! j’aurais fait cette bêtise !… Hein ! me vois-tu accouplé avec cette pimbêche ?… Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?
— Je ne dis rien !
— Je plains son mari. Pendant que monsieur suera sur la place d’exercice, madame ira promener devant l’hôtel Ollivier ses robes neuves et ses attitudes languissantes. Le premier venu qui lui montrera une piastre la verra nue sous sa moustiquaire. Un beau jour, du reste, elle filera le parfait amour avec un Français, qu’elle trompera, mais qui lui donnera de l’argent et des bijoux. Cependant son mari se lamentera… Nous autres, on s’aime solidement la nuit, et, le matin, on se moque bien d’avoir une robe trouée ; n’est-ce pas, Thi-Sao ?
— Oui, frère aîné !
Le joyeux Phuc pinça vigoureusement la cuisse rebondie de son épouse, qui tendait le pantalon luisant, et conclut :
— Les gens avisés épousent des Thi-Sao ; Maÿ est pour les imbéciles.
— Je suis fiancé à Maÿ depuis six semaines, dit humblement Hiên.
— Tu es… Ah ! fit l’autre, abasourdi.
Il devint subitement muet, car c’était un bon garçon, un peu étourdi seulement ; et l’énorme impair qu’il venait de commettre le consternait. La placide Thi-Sao, que l’incident n’avait nullement troublée, offrit aux tirailleurs une chique de bétel, et tous trois mastiquèrent sans mot dire. Près d’eux, les autres passagers s’étaient casés pareillement par groupes entassés sur des nattes.