La chaloupe, prête au départ, vomissait de la fumée et s’entourait de jets de vapeur ; elle siffla longuement, à plusieurs reprises, lâcha ses amarres, comme à regret, et fila, remuant des tourbillons de vase.
Penché sur l’eau boueuse, Hiên avait froid au cœur. Les paroles de Phuc, les paroles de l’Aïeul seraient-elles vérifiées, un jour ? Se pourrait-il que Maÿ, si jolie, si fine, livrât son petit corps pour de l’argent ?… Comment pouvait-on lire dans ses yeux immobiles la prédiction d’un tel avenir ?… Serait-il seul aveugle, lui, Hiên ? Le doute entra dans son âme pour la première fois et toute sa joie du retour fut empoisonnée.
Phuc lui tendit une cigarette et demanda, brusquement soucieux :
— As-tu reçu des nouvelles de la compagnie, à l’hôpital ?
— Non, répondit Hiên, je n’ai vu personne.
— Le bruit a couru, aux Mares, d’un nouveau départ de l’Aïeul. C’est un tirailleur libéré qui en parlait. Tu ne sais rien à ce propos ?
— Rien !
Ils échangèrent un regard inquiet. Tous deux avaient la même pensée : l’Aïeul parti, Pietro redevenait le maître et la vie d’enfer recommençait. Tous deux frémissaient à l’évocation du tyran, mais Hiên se sentait plus particulièrement menacé. L’Aïeul l’avait arraché au bourreau, l’avait réconforté et relevé, avait protégé ses amours : allait-il retomber dans ses ténèbres, recevoir encore des injures et des coups, être comme jadis, aux yeux de sa fiancée, le pantin ridicule et bafoué dont elle riait ?… Ce mariage, que l’Aïeul avait préparé, se ferait-il ?… Les rizières inondées, étincelant au soleil de midi, lui parurent soudain sombres et désolées.
Son camarade, qui n’était point accoutumé aux longs chagrins, prononçait des paroles encourageantes :
— Le tirailleur libéré n’assurait rien !… Ce sont de simples racontars… Ne te frappe pas, frère aîné ! Nous apercevrons l’Aïeul sur l’appontement, tout à l’heure…