Sa face réjouie affirmait sa confiance inébranlable dans les événements.

— Puisses-tu dire vrai ! répondit la voix dolente de Hiên.

Et l’espoir tenace lui rendit la gaieté. Entre les paillotes de la rive, des coqs de pagode voletaient gauchement, leur queue rousse pendante ; le museau lustré d’une loutre émergeait parmi les herbes flottantes et plongeait de nouveau dans la vase. Des canards à plumage gris fer nageaient de conserve contre le courant : au bruit de l’hélice, ils allongèrent leurs têtes plates, où luisaient les yeux méfiants, et filèrent comme un essaim de flèches, égratignant de leurs pattes l’eau bourbeuse. Des tourterelles roucoulaient dans les touffes de bambou ; des singes exécutaient des pirouettes dans les palétuviers… Hiên se rasséréna définitivement au spectacle de la vie grouillante dans la lumière immobile.

Les berges s’éloignèrent. Le clapotis capricieux et saccadé du fleuve devint la houle large et régulière de l’estuaire. La chaloupe côtoya les pentes raides du massif de Ganh-Ray qui dévalaient vers des roches noires chevelues d’algues glauques, et la baie des Cocotiers apparut, avec ses villas blanches noyées dans le feuillage des frangipaniers. Thi-Sao repliait ses nattes. L’ancre dévida sa chaîne goudronnée qui cogna la tôle.

Les deux camarades cherchaient en vain sur l’appontement le casque de l’Aïeul. Dans le canot vert qui se hâtait vers la coupée, des tirailleurs se courbaient sur les rames. A l’appel de Hiên, ils levèrent la tête.

— Nho, demanda Hiên, haletant, où est l’Aïeul ?

Nho montra du doigt les montagnes de Baria, qui s’estompaient à l’horizon envahi par la brume :

— L’Aïeul est parti, dit-il d’une voix morne.

La nuit sembla submerger la baie violette.

XV