— Oui, l’Aïeul est parti, répéta le sergent Cang en branlant la tête. Il est parti, parti sur une dépêche reçue de Saïgon, sans avoir pu même nous dire deux mots d’encouragement, sans nous avoir revus. Bèp-Thoï a bouclé ses caisses, bourré sa musette, et tous deux sont entrés dans la grande forêt d’Annam, et personne ne sait quand ils reviendront… Le soir, le sous-lieutenant est venu prendre le commandement de la compagnie. L’adjudant est maître ; la terreur règne… Tu aurais mieux fait, mon garçon, de rester à l’hôpital : ici on souffre.
Il caressa sa barbiche blanche et regarda la porte avec des yeux graves qui semblaient retenir des larmes. Dehors, dans la nuit chaude et gémissante, l’averse ruisselait sur le toit de paille et tintait sur les feuilles mortes. La mer geignait entre les galets de la jetée. Une rafale souleva l’auvent de latanier, jeta quelques larges gouttes d’eau sur la terre battue où rôdaient les cancrelats, coucha la flamme fumeuse du quinquet posé devant l’autel des ancêtres : derrière sa moustiquaire violette, Maÿ se retourna et soupira doucement.
— Mauvaise nuit ! murmura Thi-Baÿ ; les malins esprits errent dans la tempête ; les morts délaissés se plaignent et menacent.
Elle alluma un bâtonnet, le planta dans un vase sacré empli de sable, et l’encens fuma devant les lotus artificiels et mangés par les vers. Les doigts osseux de la vieille femme se joignirent et son échine se plia en deux, sous l’œil ironique des bouddhas ventripotents et roses peints sur les panneaux de papier. D’une case voisine venaient des sons de clochettes. La bourrasque continuait d’ébranler les chevrons. Cang se lamenta :
— Le sous-lieutenant ne sait pas ! Il est jeune ; l’adjudant lui a dit que nous étions fourbes, sournois, méchants, que lui seul, Pietro, savait se faire craindre et obéir : il l’a cru… A quoi bon réclamer ? Le sous-lieutenant est aveugle et sourd… La vie n’est pas drôle, mon fils !
— Mais qui dirige les travaux du nouveau camp ? interrogea Hiên.
— Personne ! les travaux sont interrompus ; ton wagon se rouille dans un coin de la rizière.
— Que fait-on, alors ?
— L’exercice, parbleu ! Du matin au soir, l’adjudant galope derrière les sections en aboyant et aligne les traînards à coups de matraque… Ah ! les belles manœuvres sur la place du Marché, lorsque l’Aïeul, arrêtant son cheval sur un talus, nous regardait défiler ! Nous autres, les serre-files, chuchotions aux recrues : « Tapez du pied au quatrième pas pour garder la cadence ! » Et les recrues se meurtrissaient le talon sur le sable et les cailloux. Les rengagés tendaient le jarret et bombaient le torse ; les deux pelotons défilaient comme un mur, les coudes serrés, les mousquetons bien tenus en main ; en avant, les clairons piaffaient et soufflaient comme des diables, les yeux hors de la tête… Les beaux jours que ces jours-là ! On ne songeait guère à trouver l’exercice long ni fatigant, parce que l’Aïeul était là !
— L’Aïeul était bon et doux et poli, renchérit Thi-Baÿ ; jamais il ne passait devant ma porte sans me demander de mes nouvelles, sans causer avec moi, pauvre vieille radoteuse. Les enfants sortaient des cases pour lui prendre la main, et lui leur distribuait des sous neufs. Quand l’adjudant passe, le dos voûté, marmottant des jurons dans sa moustache sale, les portes se ferment et les gamins se cachent !