— L’Aïeul était un bon maître, conclut Cang.
Ainsi se lamentaient-ils, pleurant leur bonheur tranquille et l’homme qui leur donnait ce bonheur. Au gré de la flamme, leurs ombres croissaient et décroissaient sur les murs de torchis. La tempête emplissait la nuit de ses plaintes furieuses. Les âmes des morts semblèrent hurler avec la sirène d’un paquebot en détresse, avec les bambous grinçants, pliés par la tourmente, avec les mouettes et les goélands s’appelant au-dessus des ravins. Des branches sèches se brisèrent contre la palissade.
Hiên regarda le lit où, sous la moustiquaire, s’agitait Maÿ, dérangée dans son sommeil par les bruits du dehors ; elle dormait, sa figure pâle traversée de frissons, les lèvres tremblantes : quelque cauchemar, sans doute…
— Tu penses à ton mariage ? dit Cang ; sois sans inquiétude : il se fera. L’Aïeul m’a demandé la main de Maÿ pour toi et je lui ai donné ma parole. Il est parti, mais il sera fait selon ses désirs : tu épouseras ma fille. Du reste, tu es un brave garçon qui la rendras très heureuse. Elle a bien quelques sottes idées : elle est vaniteuse, coquette ; elle préférerait un prétendant riche et généreux ; mais tu as la force et la santé qui valent mieux que l’argent.
— Merci, père !… Je suis peureux et timide ! Je craignais… Je craignais… L’Aïeul parti, il me semblait que tout allait s’écrouler, que tout le monde allait se retourner contre moi, comme autrefois quand je suis venu de Phuôc-Tinh. Alors, tu me promets que…
— Je te l’ai dit : tu épouseras Maÿ. Et maintenant, étends-toi sur ce lit de camp. Fais provision de sommeil et de calme ! Moi, j’ai perdu l’un et l’autre depuis le départ du maître ; mais je suis vieux et cela n’a rien d’étonnant.
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— Guérison complète ! c’est inouï ! déclara le docteur devant qui Hiên à moitié nu grelottait.
— Monsieur le major, insinua Pietro, important, j’ai toujours dit que cet homme était un simulateur habile.
— Vous croyez ? Il faudrait qu’il eût été vraiment habile pour avoir feint d’être atteint du béribéri !