— Mais avait-il réellement le béribéri ?
— Vous le savez, sans doute, mieux que moi ! répliqua le docteur. (Celui-ci n’avait jamais témoigné à l’adjudant, dont il soupçonnait la brutalité, une amitié débordante. Du reste, l’Aïeul était son ami et il se souvenait d’avoir vu le tirailleur manier le panka chez le lieutenant.) Alors vous pensez que votre lieutenant s’était laissé abuser par cet homme ?
— N’importe qui l’aurait abusé, monsieur le major, pourvu qu’il fût Annamite… A force d’écouter toutes les doléances de ces gens-là, il avait fait de la compagnie une vraie cour du roi Pétaud, permettez-moi de vous le dire… Quant à moi, je n’étais plus rien. Pour un malheureux petit soufflet donné à un caporal, le lieutenant ne parlait de rien de moins que de me faire casser !
— Il n’avait certes pas tort !… En tout cas ma tâche était bien facile lorsqu’il commandait : je n’avais que fort peu de malades, et jamais de carottiers ; jamais je ne voyais venir à la visite une telle procession de pauvres diables épuisés et abrutis, sollicitant une exemption avec des yeux désespérés… Que leur faites-vous donc faire ?
Pietro se garda de répondre. Il salua, tourna les talons et s’en alla, satisfait de lui-même et mécontent d’autrui.
— Tu peux te rhabiller, dit le docteur à Hiên. Tu reprendras ton service demain. Si tu as quelque ennui, viens me trouver. Ton chef était mon ami.
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Et la vie de forçat reprit. Hiên le Maboul s’aligna de nouveau, le mousqueton au poing et le cœur sautant d’angoisse, à côté de ses camarades pareillement terrorisés ; les tempes inondées de sueur froide, les doigts frissonnants, il guetta l’approche du tyran qui bâtonnait ses voisins ; contre sa joue s’appliqua de nouveau la main sale et velue du Corse, et sur ses épaules, la trique de rotin. Il fut de nouveau la victime qui exaspérait son bourreau par son mutisme et sa faiblesse mêmes.
Pietro s’acharna contre lui ; il le poursuivit de sa haine sauvage : il lui semblait, frappant et injuriant le protégé du lieutenant, tirer vengeance, en quelque sorte, de la bonté feinte et de l’effacement auxquels celui-ci l’avait contraint pendant des mois. Foulant aux pieds le serviteur, il insultait au maître absent avec une basse joie de chacal jappant derrière le lion disparu.
— Tu lui diras, hurlait-il d’une voix enrouée, mettant son poing sous le nez du silencieux Hiên, tu lui diras, à ton Aïeul à deux galons, que je t’ai allongé les oreilles hier, que je t’ai flanqué une claque aujourd’hui !… Il peut bien revenir, ton Aïeul ! D’ici son retour, je t’aurai mis au pas ou j’aurai eu ta peau !