Derrière la compagnie muette, les serre-files se raidissaient, impassibles et les yeux fixes…

Hiên perdit la notion des jours. Il se traînait machinalement du camp à la place du Marché, de la place au camp. Les heures d’exercice passaient, lentes et semblables à des semaines, sans qu’il parût s’en émouvoir ; au commandement de son instructeur, il soulevait son mousqueton ou le replaçait contre son pied droit, sans se préoccuper d’une cadence ou d’un ensemble quelconque. De fait, ses membres avaient repris toute leur raideur d’autrefois, en même temps que la peur faisait de nouveau la nuit dans son esprit. Injures et coups n’avaient d’autre résultat que de faire trembler davantage le malheureux et le rendre plus inerte. Il lui parut que son supplice durait depuis le commencement des siècles et jamais ne cesserait. Le découragement le saisit, puis l’abrutissement : il s’accoutuma aux insultes ; son échine se courba, toujours tendue à la matraque de l’adjudant. Ses mains retrouvèrent leurs gestes fébriles ; il fut de nouveau le pantin grotesque, maladroit et stupide. La théorie et les cours de français le revirent bégayant et ignare. Insensiblement il retournait à ses ténèbres.

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Cependant il n’oubliait pas l’Aïeul. Chaque nuit, le visage de l’absent se penchait sur son lit de camp ; il distinguait les yeux bleus si clairs, les moustaches tombant sur les lèvres rieuses, et l’absent répétait les paroles dites autrefois :

— Tu connaîtras la vie et tu découvriras sa laideur ; tu verras pulluler le mal comme des larves de moustiques dans une mare. Les bons sont rares et timides : les méchants sont légion et font la loi… Tu sauras que les bêtes de la forêt sont moins féroces que l’homme, qui fait le mal pour l’amour du mal, et tu pleureras la forêt et ton ignorance… La vie n’est pas belle, petit frère, parce que l’homme est laid… L’homme est un tigre pour l’homme. Fuis-le ; tourne les yeux vers la nature ; elle seule ne trompe point, ne change point ; regarde-la, écoute-la vivre : elle emplira tes yeux de lumière, tes oreilles de sons et les dégoûts humains n’atteindront plus ton âme… Crains ton semblable…

Hiên, qui a souffert des hommes, voudrait déserter. Fuir ! fuir !… Hélas ! Hiên le Maboul a vécu, il vit comme tout le monde : la civilisation a rogné ses ailes d’oiseau sauvage. Il a pu jadis essayer de prendre son essor vers la forêt nourricière, lorsque, frémissant encore de la liberté perdue, il a découvert avec horreur la saleté de l’âme humaine. Aujourd’hui, comme l’Ange de la Merveilleuse Visite, il ne peut plus se servir de ses ailes. Il ne songe même pas à s’en servir : la vie lui a façonné une mentalité de civilisé enchaîné à sa meule et ignorant désormais jusqu’au désir de l’affranchissement…

Toutes les nuits, il entendait ainsi parler l’Aïeul, répétait à demi-voix ses paroles, jusqu’à ce qu’un voisin l’arrachât d’une bourrade à son sommeil fiévreux. Alors il se dressait sur sa natte, suant de terreur, croyant à quelque contre-appel, croyant ouïr les rugissements de l’adjudant. Il restait accroupi durant des heures, la tête sur les genoux, guettant l’apparition de l’aube derrière les lames des persiennes. Les camarades disaient tout bas :

— Le voilà qui cause avec l’absent ; sa folie le reprend…

Chaque soir, l’exercice terminé, il allait vers le nouveau camp, et, chemin faisant, les femmes et les gamins du village considéraient avec des yeux ahuris ce grand tirailleur qui gesticulait et parlait tout seul. Il errait dans le chantier abandonné où flottait, croyait-il, l’âme de son maître. Il s’asseyait sur le talus, près de son wagonnet renversé, contemplait longuement les rails que la rouille rongeait, le remblai envahi par les herbes et raviné par les pluies, les cases sapées par les termites, les hangars affaissés, les trous à torchis où coassaient les crapauds-buffles.

Le crépuscule descendait du ciel, où cheminaient des nuées illuminées d’éclairs. Peu importaient à Hiên l’heure en fuite et la nuit tombante : il écoutait vivre le passé… Sur la rizière obscurcie grinçaient les roues basses ; les pelles des terrassiers grattaient la tôle sonore des bennes ; les marteaux des forgerons tintaient sur les enclumes chantantes ; les scies pleuraient âprement sur les limes. L’absent parlait :